Interview
du mois

THÉRÈSE

THÉRÈSETRUE PUNKS

Après la sortie de L’Attente, son premier album paru en mars 2024, Thérèse ouvre un nouveau chapitre avec True Punks. Un titre qui marque une nouvelle étape de son projet, où le soin, la sobriété et l’affirmation de soi s’imposent comme des choix conscients, joyeux et pleinement assumés.

Artiste aux multiples facettes, Thérèse développe un projet libre et engagé, à la croisée de la pop alternative, de la performance et du questionnement sociétal. Avec True Punks, elle poursuit cette réflexion en interrogeant les normes, les récits dominants et les manières d’exister.

À l’occasion de la sortie de ce nouveau titre, nous avons rencontré Thérèse pour évoquer cette nouvelle étape, la création et les choix qui traversent aujourd’hui son travail.

AAS :  Tu ouvres un nouveau chapitre de ton projet avec True Punks, premier titre d’un nouvel album. Tu y revendiques un mode de vie sans alcool ni substances, non pas comme une contrainte, mais comme un choix. Pourquoi était-ce important de commencer cette nouvelle ère précisément par ce morceau-là ?

THÉRÈSE : C’est une bonne question. L’album que je suis en train d’écrire, porte sur la thématique de l’amour et du lien, au sens large. J’ai commencé par cette chanson parce que c’est une des premières actions que j’ai dû mettre en place dans ma vie après ma greffe.

L’album précédent, L’Attente, parlait de mon rapport au temps, et notamment de cette greffe, des apprentissages qu’elle a entraînés. J’ai compris que la greffe avait continué à m’apprendre des choses. Elle a fait le tri dans ma vie : dans mes relations, dans ce que je mange, dans mon rapport au corps, au quotidien. Elle a remis un ordre différent dans ma vie. Parmi les choses que je vivais comme des contraintes à l’époque, il y avait la question de la sobriété.

Pour pouvoir maintenir mon corps, et notamment mon nouveau foie, les médecins m’ont fortement conseillé de ne plus boire d’alcool, de faire attention aux drogues, au sucre, et à toutes les substances nocives. Au départ, cette sobriété était imposée. Et puis, progressivement, elle est devenue un choix. Je me suis rendu compte que cette sobriété était un véritable vecteur d’émancipation. D’abord pour prendre soin de mon foie, puis pour l’ensemble de mon corps. Physiquement, je me sentais moins fatiguée. Psychologiquement aussi. En faisant attention à tout ça, je me suis mise à faire attention à ma santé mentale.

Et par ricochet, ça a déplacé beaucoup de choses dans mes relations. Ça m’a rendue plus lucide. Ça a fait le tri autour de moi, et ça m’a amenée à me demander avec qui il y avait besoin d’un filtre pour exister, et avec qui il n’y en avait pas. Avec qui on pouvait avoir de vraies conversations, sans alcool. Le plus difficile, a été de réaliser que, même si je n’ai jamais été addict à aucune substance, je m’en servais parfois comme d’une béquille pour traverser la vie. Parce que la vie est dure. Quand un soir ça va mal, tu ne peux pas prendre une bière pour te détendre. Quand tu es stressée, que tu n’arrives pas à dormir, tu es obligée d’affronter tes émotions, toutes tes émotions, à l’instant T, sans rien.

Petit à petit, j’ai développé d’autres mécanismes. Moins immédiats, mais plus profonds. Je suis revenue vers les gens, vers la parole, vers l’écriture. L’écriture a repris une place centrale dans ma vie. Je me suis aussi intéressée à l’alimentation, pas comme une compensation, mais comme une manière d’équilibrer la santé mentale. Parce que la santé mentale passe par ce que tu manges, par les personnes que tu fréquentes, par les détails du quotidien.

Ça apprend à prendre soin de soi de manière globale. Au début, tu as l’impression de te forcer. Puis, ce qui ressemblait à des contraintes devient un rituel. Chaque chose que je mets dans mon corps, chaque personne que je choisis de fréquenter, devient un acte de soin.

Je me suis rendu compte que ça avait fait de moi quelqu’un d’heureux. Et je suis heureuse aujourd’hui, je peux le dire. Et pourtant, j’ai traversé des choses difficiles : des ruptures amicales, amoureuses, la maladie. Mais malgré tout ça, je me sens profondément ancrée.

Je crois que les substances désancrent. Ça ne veut pas dire qu’elles n’apportent pas de soulagement immédiat. Et True Punks n’est absolument pas une chanson moralisatrice. Je sais que sortir de ces schémas est difficile, et que ce n’est pas qu’une question de volonté individuelle. Mais quand c’est possible, je crois que c’est une vraie libération.

©Katia Karenine

AAS : Le morceau parle de sobriété, mais sur un ton très joyeux, presque joueur. Pourquoi avais-tu besoin de l’humour, de la couleur et de la légèreté pour raconter ce sujet-là ? C’est un parti pris ?

 THÉRÈSE : Oui, complètement. Le parti pris est double. J’ai toujours abordé des sujets profonds ou difficiles par la pop culture, les couleurs et les paillettes. C’est un peu ma marque de fabrique. C’est ma manière d’amener les choses, mais aussi tout simplement parce ce que je suis très premier degré. J’ai besoin de couleurs dans ma vie. Quand tu regardes comment je m’habille, les assiettes que je me prépare, j’ai besoin que ce soit vivant, multicolore. Je trouve que la vie est plus jolie quand elle est pleine de couleurs, de textures, de goûts différents. Je suis un peu comme ça.

Et puis , c’était aussi plus facile de parler de ces sujets-là de cette manière. De Chinoise à No Rules, ou pour n’importe lequel de mes clips, à l’exception peut-être de No Right Time, qui est plus éthéré et qui parle de la mort mais de maniére très poétique, j’ai toujours eu besoin de ramener de la couleur et de la poésie dans les combats qui peuvent être difficiles.

Pour deux raisons : d’abord parce que ça me fait du bien, de ne pas parler de ces sujets dans une forme d’austérité. Ça ne me ressemble pas. Ce n’est pas ma personnalité. Et puis ça passait plus facilement auprès du grand public. Intellectuellement, ça crispe moins les gens. Ça ouvre davantage la discussion. Je pourrais faire autrement, bien sûr. Mais je pense simplement que ça ne me ressemble pas.

AAS : Quand tu observes le milieu de la musique aujourd’hui, est-ce que tu as le sentiment que le rapport au sans alcool, au soin et à la santé est en train d’évoluer chez les artistes ?

THÉRÈSE : J’ai l’impression que c’est un peu comme beaucoup de sujets dans la société : c’est très clivé. Il y a une partie des artistes et des professionnel·les qui prennent réellement conscience de ces enjeux et qui agissent, ou essaient d’agir. Et puis il y a une autre partie pour qui ça reste beaucoup plus compliqué.
Je le vois très concrètement depuis le podcast « T’as mal où ? » qu’on a lancé avec Alexandra, des artistes, mais aussi des professionnel·les de l’industrie et même des personnes extérieures au milieu sont venues témoigner. Ce genre de prise de parole n’existait pas avant. Quand j’étais en attente de greffe, j’essayais de parler de santé autour de moi, et il n’y avait quasiment aucune ressource, aucune information démocratisée, que ce soit sur la santé mentale, physique ou sur les addictions.
Aujourd’hui, oui, des choses bougent. Certains festivals, souvent des festivals de niche, proposent des alternatives sans alcool. Des lieux commencent à s’y mettre. Même sur les tournées, il y a des régisseurs qui prévoient autre chose que du Coca dans les frigos. Ce sont des petits pas, mais ils existent.

En revanche, on se heurte encore à une réalité économique très forte. L’alcool reste le nerf de la guerre, notamment dans les festivals, les salles et les clubs. Du coup, on se retrouve avec quelque chose de très polarisé. Ça crée un discours presque hypocrite : d’un côté, on parle de prévention, de formations, et de l’autre, l’objectif reste de faire le plus de chiffre possible pour pérenniser l’activité.

Et puis il y a la question de la drogue. Là aussi, les usages ont énormément évolué. Quand j’étais plus jeune, la cocaïne était quelque chose de très marginal, très parisien, très bourgeois. Aujourd’hui, la consommation a explosé, ce n’est plus du tout caché. Il y a aussi une forme de démocratisation de pratiques présentées comme plus « alternatives » ou « spirituelles ». Ce n’est pas un jugement moral, c’est un constat.

Donc oui, les discours changent, on ne peut pas dire que rien ne bouge. Mais ça ne veut pas dire que les consommations baissent. L’usage diffère : on boit peut-être moins d’alcool, mais on consomme beaucoup plus de drogue.

AAS : Dans le clip, tu incarnes toute une galerie de figures féminines très stéréotypées, de la punk à la trad wife, en passant par la pin-up ou la rockstar. Qu’est-ce que ces personnages te permettent de dire sur la liberté d’être soi, et sur le regard porté sur les femmes aujourd’hui ?

THÉRÈSE : J’ai toujours lutté, dans ma vie et surtout dans mon art, pour défendre la multiplicité et la complexité de l’être humain. Et je trouve qu’aujourd’hui encore, en 2026, on fonctionne toujours avec les mêmes stéréotypes. On continue de croire que l’habit fait le moine, sur tous les sujets.

On juge encore les gens à partir de leur apparence, de leur look. Une femme très droite peut être profondément rock’n’roll à l’intérieur. Une pin-up n’est pas forcément une aguicheuse. Les apparences racontent très peu de choses de ce que les gens sont réellement.

Dans ce clip, j’incarne des personnages qui sont souvent éloignés de ce que je suis dans la vie, parce que je suis profondément caméléon. On m’a souvent projeté des qualités ou des identités qui ne correspondaient pas à ce que j’étais vraiment, selon les contextes dans lesquels j’évoluais.

Par exemple, je viens de la banlieue. Aujourd’hui, ça ne se voit plus forcément, parce que j’ai un parcours, un “passing” de Parisienne. Et pourtant, je me rends compte que beaucoup de gens continuent d’associer certaines origines sociales à des limites intellectuelles, culturelles ou esthétiques. Comme si on ne pouvait pas venir de la banlieue et aimer la mode, avoir des références, raconter certaines choses. C’est complètement faux. Dans l’industrie de la musique aussi, certains s’interrogent sur mon parcours, parce qu’ils ne me connaissent que depuis quelques années et ne savent pas d’où je viens. Je n’ai jamais joué un rôle : j’ai grandi en banlieue, et en même temps je ne corresponds pas au cliché qu’on s’en fait.

Il y a la même chose avec le genre ou la sexualité. Ce n’est pas parce que j’ai un passing de femme hétéro que je le suis forcément. J’ai appris à absorber les codes, à circuler entre les milieux. Ça a été une grande force pour moi : je peux me mêler à des univers très différents sans me renier. Je crois que le clip reflète ça. Les personnes caméléons, celles et ceux qui ont des doubles cultures, des parcours de classe complexes, peuvent s’y reconnaître. J’incarne cette multiplicité à travers des codes visuels, des vêtements, quelque chose de plus pailleté, mais le fond est là.
En fait, on peut être tout en même temps. On peut être traversé par des contradictions. Moi aussi, je suis contradictoire. Il y a des choses très positives qui en sortent, d’autres plus fragiles, mais profondément humaines. C’est pour ça que les castings de mes clips sont aussi divers : parce que, quelque part, je suis tout ça à la fois.

©Katia Karenine

AAS : True Punks marque le début d’une nouvelle période avant ton prochain album. Qu’est-ce qui a profondément changé, chez toi, dans ta manière de créer et de te raconter depuis ton précédent disque ?

 THÉRÈSE : Je pense qu’il y a pas mal de choses qui ont bougé. Mon rapport à l’industrie a pas mal évolué aussi, parce que j’ai ressenti une immense fatigue après la sortie de L ’Attente. Je suis même tombée au bout de ma promo, pour être honnête. J’avais préparé plein de vidéos que je voulais sortir, etc…et je n’ai même pas réussi à aller jusqu’au bout du montage. J’étais trop épuisée par le rythme de l’industrie, par les enjeux, par tout ce qu’il fallait faire pour réussir une bonne sortie.

À un moment, j’ai laissé tomber. Je me suis dit : Thérèse, là, t’es à bout de tes ressources, de l’énergie que tu peux donner à la promo. Et pourtant, Dieu sait que je suis un peu une machine sur ces sujets-là. Mais justement, je me suis rendu compte que je n’étais pas une machine, et que c’était OK de ne pas aller au bout du processus et de faire les choses à mon rythme.

J’ai eu besoin de me recentrer sur autre chose : sortir le podcast, créer beaucoup avec des collectifs, collaborer avec d’autres personnes. J’ai vu d’autres façons de travailler, et quelque part, j’ai appris à me délecter de ce statut d’artiste indépendante, qui a le choix de faire ce qu’elle veut, quand elle veut.

Je pense aussi que je me suis sorti les doigts du cul pour pouvoir vivre de ma musique différemment : faire des conférences, des actions culturelles, être plus proche des gens, mieux comprendre pourquoi je fais de la musique. Je le savais déjà, parce que j’ai toujours eu cette appétence pour le collectif, pour ne pas faire les choses uniquement pour moi, mais là, c’est devenu plus fort, plus politique.

J’étais plus ancrée dans les gens, sur le territoire, dans la vraie vie. Et quelque part, j’ai aussi réussi à couper le fantasme que je pouvais avoir de l’industrie musicale. Je t’avoue qu’au début, moi aussi, j’ai rêvé d’être, « plus connue ». Même si j’étais lucide sur ma condition de femme intersectionnelle, et que je savais que je ne serais jamais Angèle, et ce n’est pas grave, j’avais quand même ce désir-là.

AAS : Avec ce nouveau projet, as-tu le sentiment d’être aujourd’hui encore plus lignée vec qui tu es, et de t’assumer pleinement , à la fois artistiquement et humainement ?

THÉRÈSE : Complètement. Franchement, j’ai écrit sans contrainte. C’était seulement moi. C’est moi qui ai choisi le rythme, les personnes avec qui je travaille. J’ai même monté mon propre label. Je me suis dit : fuck. Je continue de bosser avec le label la Couveuse, parce que la relation est éprouvée. En revanche, je me suis séparée de tous les autres partenaires, parce que ça ne m’allait plus. J’apprends à dire non et aussi à me débrouiller seule. J’ai toujours eu très peur de l’administratif, alors cette année, je me suis formée à faire des dossiers de subvention. Aujourd’hui, je n’ai plus peur.

Je suis aussi allée démarcher des marques privées. Par exemple, Moktail Magazine m’a fait confiance sur ce projet, et je pense qu’on peut défendre de belles choses ensemble, autrement. Je préfère être beaucoup plus indépendante que de dépendre de labels qui ne comprennent ni notre musique ni notre vision, et qui imposent des rythmes sans prendre en compte la santé mentale, le rythme humain, parce qu’il faut maintenir l’actualité.

Je suis un être humain, et j’ai envie de faire les choses à mon rythme. Si ça ne va pas assez vite pour un label, tant pis : je ferai moi-même.

Par rapport à Spotify, par exemple, je continue à demander des playlists, parce que je connais le fonctionnement de l’algorithme et que j’ai envie d’un bon démarrage. Mais en même temps, j’ai dit aux gens : si vous me soutenez, même à partir d’un euro, je vous donne le son. Spotify se sert de notre travail et de notre argent pour nourrir une intelligence artificielle qui va ensuite investir dans l’armement. Donc, à un moment, il faut choisir où on met son énergie.

Je joue un peu avec le système, parce que je n’ai pas complètement le choix. Mais partout où j’ai le choix, je le prends. À mon échelle, avec humilité, j’essaie de dire qu’on peut faire différemment. Pas pour dire faites comme moi, mais pour montrer que d’autres voies sont possibles.

AAS : Et pour 2026 c’est quoi tes autres projets ?

THÉRÈSE : Je pars avec un nouveau tourneur, 38 Tours, qui est beaucoup plus aligné avec ce que j’ai envie de faire : plus ancré territorialement, avec une vraie sensibilité sociale. J’en suis très heureuse.

Il y a aussi plein de collaborations de prévues cette année : avec Louisadonna sur la réédition de son album, avec Sônge, une artiste que j’adore. On a écrit un morceau ensemble qui va sortir. Il y a aussi un titre avec Camion Bip Bip, qu’on a chanté en exclu aux Transmusicales.

J’ai travaillé mon album avec presque une dizaine de productrices différentes, toujours avec Adam Carpels à la réalisation. Je suis en train de construire le nouveau show actuellement, qui sera encore un peu hybride, mais  toujours plus « Thérèse ».

Dès le 17 janvier, on se retrouve à la Machine du Moulin Rouge, avec la team Barbieturix. Je suis très heureuse de commencer l’année avec cette date-là.

Je vais aussi continuer les conférences, reprendre le podcast, poursuivre le mentorat. Cette année, j’accompagne de nouvelles personnes. Je continue à faire plein de choses différentes. Je crois que je suis arrivée à un stade de ma vie intime et personnel, où j’ai levé beaucoup de barrières. Et forcément, ça a aussi libéré énormément de choses dans ma vie professionnelle.

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