MIMAA
MIMAA et Artiste à suivre, c’est une histoire qui s’inscrit dans le temps.
Une des premières artistes que l’on a suivies, que l’on a vues évoluer, s’affirmer, sans jamais perdre ce qui la traverse. Chez elle, la musique raconte déjà beaucoup. Il y a un parcours, des racines, une histoire qui se construit entre le Sud et Paris, entre ce que l’on est et ce que l’on attend de vous. Issue d’une famille d’immigrée, elle a grandi avec ces codes, ces clichés et cette nécessité de trouver sa place, en tant qu’artiste mais aussi en tant que femme.
Dans cet échange, elle revient sans filtre sur ce qu’elle a vécu, sur ce qu’elle est aujourd’hui.
AAS : Comment vas-tu ?
MIMAA : Je vais très bien. Je suis très heureuse, épanouie. Aujourd’hui, je vis de ma musique et c’est vraiment une bénédiction.
AAS : Ce n’était pas le cas quand on s’est rencontrées au début ?
MIMAA : Ah non, pas du tout. Je démarrais, je n’avais aucun revenu avec ma musique. J’étais très peu entourée. Je n’avais pas de contrats. Ma musique, à l’époque c’était plus un gouffre financier qu’autre chose (rires).
AAS : Aujourd’hui, ton projet a évolué, il a pris une autre dimension. Est-ce que tu as l’impression d’être là où tu voulais dans ton parcours, même s’il y a encore du chemin ?
MIMAA : Je suis satisfaite de mon parcours parce que c’est le mien, et c’est celui que je devais vivre. Je respecte le chemin que j’ai pris et traversé. Mais c’est vrai qu’on veut toujours plus en tant qu’artiste. On a envie d’aller plus loin, d’avoir une plus grosse communauté, encore plus de concerts, de pouvoir aller à la rencontre des gens le plus souvent possible et que notre musique se répercute davantage chez eux. Donc je suis contente globalement, mais j’aimerais que ce soit beaucoup plus que ça, évidemment.
AAS : Il y a eu l’époque The Voice, puis un parcours de développement avec des dispositifs comme le MaMA, Les Inouïs du Printemps de Bourges ou encore les Bars en Trans. Et puis, tu as pris une autre direction, peut-être plus accessible, plus proche de ton public ? Qu’est-ce qui s’est passé à ce moment-là ?
MIMAA : Je ne me suis jamais vraiment dit “je change de direction”. Je pense que ma musique est devenue de plus en plus mainstream avec le temps, avec l’expérience de composition aussi. Quand j’ai commencé mon projet, je commençais aussi la composition, donc forcément, on fait des musiques peut-être moins calibrées quand on a moins l’habitude de composer. Il y avait une forme de recette, malgré moi, qui était plus spécifique, plus indé, mais parce que j’étais novice dans le fait de créer des chansons. Avec le temps, à force de rencontrer des beatmakers, des réals, d’écouter de nouvelles références, d’écouter de la musique tout simplement, et d’avancer dans mon projet, de monter sur scène aussi, de voir comment les gens réagissaient à ce que je faisais, ça m’a permis de comprendre ce que j’aimais vraiment, ce que j’avais envie de transmettre comme message et comme énergie. Et je pense que naturellement, je suis allée vers le mainstream, mais ce n’était pas calculé. Ça aurait pu devenir de plus en plus underground, mais ce n’est pas comme ça que je voyais l’éclosion de ma musique.
AAS : Tu as toujours gardé une identité très liée à tes origines, même en arrivant à Paris. Est-ce que c’était important pour toi de ne jamais t’en éloigner, dans ta musique comme dans ta façon d’être ?
MIMAA : Je pense que le fait d’être venue à Paris, c’était une forme de trahison, dans mon inconscient, envers le Sud et envers ma famille. Et c’est ce qui m’a amenée à vouloir rectifier le tir, à rendre hommage à tout ce que j’avais été. Quand je suis arrivée à Paris, j’avais honte d’être cette fille du Sud, qui n’avait pas du tout les codes parisiens, qui n’était pas “in”. J’essayais vraiment de gommer tout ça : gommer mon accent, être beaucoup plus centrée dans mon énergie, plus posée, moins dans tous les sens. On me reprochait souvent cette exubérance. Je me suis beaucoup calmée, mais par peur du jugement, du regard de l’autre, d’être différente, de ne pas me fondre dans le moule. Ensuite, j’ai eu de la colère envers moi-même de faire ça. Je me suis dit que c’était bête parce que ça ne me ressemblait plus, et que je ne kiffais même plus la vie comme ça. C’était fade.
Je pense que ma musique part beaucoup de mon introspection et du chemin que je fais moi-même, pour m’assumer et me détacher du regard des autres. En faisant ce travail-là, j’ai naturellement ramené l’énergie qui m’habitait avant au centre de ma personne aujourd’hui. Donc je dirais que, là encore, c’est naturel. Je ne me suis pas dit à un moment : “j’ai envie de raconter le Sud”. C’est juste que le Sud me manquait tellement, et que j’avais tellement voulu l’effacer, que j’ai eu envie de me réapproprier tout ça, de reprendre possession de ma personnalité.
Donc forcément, le Sud est arrivé au cœur du sujet. C’est important pour moi de parler de mon histoire. Je me suis rendu compte aussi, en arrivant à Paris, que c’était intéressant ce que j’avais à dire, que cette manière de vivre dans le Sud était assez folklorique. Ça me semblait banal, pas intéressant à raconter. Et quand j’ai compris que c’était une particularité, et qu’on essayait de gommer ça. Je me suis dit qu’il y avait vraiment des choses à dire et à montrer, et surtout de montrer ce sud-là. Parce que le Sud un peu Côte d’Azur est déjà très représenté, mais pas le Sud de chez nous, plus populaire, avec des gens cabossés, comme on en voit dans la téléréalité. Souvent, on va chercher ces personnes pour s’en moquer plutôt que de les mettre en valeur. Moi, j’avais envie de représenter ça, de le sublimer, de redorer le blason de cette culture et de cette humanité-là.

AAS : Le regard des autres, aujourd’hui, tu t’en es affranchie ?
MIMAA : J’aimerais bien avoir une personne en face de moi qui me dise : « Je ne doute jamais de qui je suis et je m’en fiche totalement du regard des autres. » C’est faux. On fait beaucoup de choses en fonction du regard des autres. Mais c’est vrai que j’en suis beaucoup plus détachée aujourd’hui qu’avant, et je travaille à m’en détacher davantage parce que je suis beaucoup plus heureuse. Je trouve une paix là-dedans, une vraie paix intérieure. Donc c’est un travail quotidien. Je ne pense pas être encore arrivée à cette grande sagesse, mais j’y travaille, j’y tiens en tout cas.
AAS : J’ai pu voir l’évolution de ton projet au fil des années, avec différentes formations sur scène, différents musiciens, mais aussi des directions artistiques qui changeaient selon les périodes. Comment as-tu construit ces formats-là ? Est-ce que c’est quelque chose que tu as beaucoup cherché, ou est-ce que ça s’est imposé naturellement en fonction de ta musique ?
MIMAA : Effectivement, les musiciens que je choisis pour m’accompagner sur scène, je les choisis en fonction de l’image que je veux renvoyer à l’instant T de mon projet. Au début, avoir Tom et Rodolphe sur scène, c’était la représentation même de cette fusion que j’essayais de créer entre le folklore et la modernité, voire quelque chose d’un peu électro, de très produit. J’aimais cette fusion-là, et ils l’incarnaient parfaitement : Rodolphe dans le folklore, et Tom avec une énergie très électrique sur scène. Ça correspondait totalement à ce moment-là du projet. Ensuite, j’ai sorti le deuxième EP, qui devenait un peu plus mainstream, moins EDM, avec quelque chose de plus calme, donc plus acoustique. J’avais envie de représenter ça sur scène. Il y avait encore une part assez spécifique, et Rodolphe apportait bien cette patte-là.
Et sur le troisième EP, je suis entourée de guitaristes gipsy. C’est différent du flamenco, même si ça fait partie de la même famille. Et je trouve que le gipsy, c’est un peu le mainstream du flamenco. Ça correspond parfaitement à ce que j’ai envie de véhiculer aujourd’hui.
Donc aujourd’hui, la formule est parfaite pour ce que j’ai à dire sur ce troisième EP qui sort en mai. Mais j’aime aussi rencontrer de nouveaux musiciens, créer de nouvelles formations. Je ne suis pas attachée à une seule formule. Je pense que chaque show, chaque EP, est un nouveau chapitre musical. Au même titre que j’ai une nouvelle couleur musicale, une nouvelle direction artistique, je trouve ça intéressant d’amener aussi une nouvelle D.A sur scène. Je trouve ça génial de se dire qu’en tant qu’artiste, on peut proposer plein de palettes différentes et ne pas s’arrêter à une seule chose.

AAS : Tu parlais justement de cette évolution constante dans ta musique. Est-ce que tu dirais que tu es encore dans une forme de recherche aujourd’hui, ou est-ce que tu as trouvé un équilibre ?
MIMAA : À la base, je viens du milieu de la comédie musicale et de la danse, où tu peux rester sur un même show pendant des années, faire la même chose et être purement interprète, sans avoir cette liberté-là. Et moi, ça m’a saoulée. C’est pour ça que j’ai créé mon univers et que j’ai fait ma musique : pour avoir cette liberté totale. Ma musique évolue avec l’âge, les expériences de vie, la musique que j’écoute, les tendances. Je fais beaucoup de travail sur moi-même, donc forcément ça se répercute sur ma musique, sur les thèmes, la musicalité et les énergies que j’ai envie de véhiculer. Je suis en perpétuelle recherche de moi-même. Je suis le fil conducteur de tout ça.
J’ai un vrai attrait pour la musique latine, flamenco, gipsy. Ce sont des couleurs qui me parlent, que j’écoute au quotidien. Même en soirée, je ne vais que dans des soirées latinos. Les soirées EDM ou house ne me parlent pas du tout. Les artistes que j’écoute amènent souvent une touche folklorique, un héritage, quelque chose de traditionnel dans leur musique. Je pense notamment à TIF, Danyl ou Carmen. Moi, j’adore ça. J’adore les racines, l’héritage. Pour moi, c’est ça la vraie vie : ne pas perdre cet héritage et continuer à le transmettre avec une pointe de nouveauté.
AAS : Ta famille, et notamment ta maman, occupe une place importante dans ton univers. Est-ce que ça a toujours fait partie de ton parcours ? Quelle place elle a concrètement aujourd’hui ?
MIMAA : Il ne se passe pas une journée sans que j’appelle ma mère. Ça fait 13 ans que je vis à Paris, et 13 ans que je l’ai au téléphone au moins une heure par jour. On parle de tout. Ma mère est d’un soutien total. Franchement, sans elle, je n’aurais pas eu assez confiance en moi pour entreprendre un tel projet. Parce qu’il faut y croire pour se dire que ce qu’on fait a de la valeur, que les gens peuvent aimer ça et le partager avec nous. Et ça, c’est elle qui me l’a donné, c’est clair. Quoi que je fasse, pour elle c’est extraordinaire. Même si je sais qu’elle abuse parfois (rire), ce qu’elle me dit plante une graine dans ma tête, et elle finit par germer . Ça me permet de garder une estime de moi qui est un vrai moteur.C’est un luxe que tout le monde n’a pas. J’ai conscience d’avoir reçu énormément d’amour, et de me sentir profondément aimée. Je pense que c’est aussi ce qui donne le courage d’affronter le regard des autres. Ça m’a permis d’oser. Et puis elle suit tout. Mon père pareil, mes cousins, mes cousines, mes oncles, mes tantes… Ils sont tous à fond. Ils viennent voir mes concerts, et quand je joue à Paris, mes parents montent. Ils sont toujours là.

AAS : Ton projet porte aussi quelque chose de plus large, très lié à ton histoire et à ta famille. Est-ce que c’est important pour toi de le représenter dans ta musique ?
MIMAA : Je viens d’une famille assez discrète. Ce sont des gens issus de l’immigration, qui ont dû se faire tout petits pour être acceptés. Il y a des origines siciliennes, espagnoles, russes, italiennes… c’est un grand mélange. Et aujourd’hui, mon chéri est gitan, donc on est encore dans ce mélange-là. Mais ce sont des gens hyper hauts en couleur, vraiment exceptionnels. Pourtant, il y a cette peur du regard. Par exemple, ma grand-mère, je l’ai trop souvent entendue dire qu’elle avait honte de ne pas bien parler, que les gens allaient se moquer d’elle. Même mes parents, quand ils viennent à Paris, me demandent comment s’habiller pour ne pas me faire honte. Et ça, ça me met hors de moi. Je trouve ça fou d’avoir donné autant d’amour à quelqu’un et de penser ça. Et c’est valable pour toute ma famille. Je m’énerve quand ils disent ça, parce que pour moi, ce sont des gens extraordinaires.
Mon père, j’en suis très fière. C’est quelqu’un qui a travaillé toute sa vie, depuis ses 15 ans, de 8h à 21h, sans prendre de vacances, qui a monté son entreprise seul, par la force de son travail, en venant d’une famille d’immigrés qui n’avait rien. Je trouve ça important de mettre tout ça en valeur, de ramener une forme de justice et de méritocratie. Ma famille mérite d’être vue et entendue, vraiment.
AAS : Cet héritage familial, tu le mets aussi en scène dans ton projet, dans tes images. Je pense notamment au clip de la chanson Raices.
MIMAA : J’essaie toujours de retranscrire des choses que j’ai vécues. Par exemple, la scène dans la voiture de ce clip, je l’ai vue un milliard de fois. Toute ma famille l’a comprise en regardant le clip, ils ont tout de suite reconnu l’hommage. C’est vraiment ces moments où ma famille d’Italie venait en France pendant les vacances d’été. On était tous ensemble, et puis il y avait le moment du départ, où ils se retrouvaient à dix dans une voiture, serrés, pour faire 15 heures de route, avec les grosses valises sur le toit, attachées avec des tendeurs. Je revois mes cousins entassés à l’arrière, les plats préparés par ma tante pour la route, le truc tout gras à tenir pendant 15 heures (rires). C’étaient des voyages inconfortables, mais en même temps très forts. Et surtout ce moment du départ, très déchirant, avec ma tante qui faisait le tour de la voiture avec de l’eau bénite pour protéger le trajet. Ce sont des scènes que j’ai vécues mille fois et que j’avais envie de retranscrire dans cette chanson qui parle des racines et du fait de partir de chez soi. J’essaie toujours de mettre ma famille dans mes images, parce que je les trouve beaux et qu’ils racontent beaucoup juste par leur présence. Et je pense que ce sont des choses que beaucoup de gens ont vécues aussi.
AAS : Ton dernier single, VFC, rencontre un vrai écho. Comment est-il né ?
MIMAA : Ce titre, je suis trop contente qu’il parle à autant de gens. Je l’ai écrit de manière très personnelle, c’était un vrai coup de gueule. Je ne pensais pas du tout que les gens allaient se l’approprier comme ça. Je l’ai sorti vraiment pour mon kiff, pour faire passer un message à ceux qui allaient se reconnaître. Je l’ai écrit après m’être fait virer de mon ancienne maison de disques, parce qu’ils ne croyaient plus au projet. J’ai vécu deux années très douloureuses là-bas. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment senti que le fait d’être sudiste pouvait être perçu comme une tare, on me le faisait bien ressentir. Certains médias me refusaient en m’associant à Patrick Sébastien. On me disait : “toi, t’es le Patrick Sébastien au féminin”. Ils n’avaient pas du tout compris le propos. Pourquoi, quand on fait de la musique gipsy et qu’on est une femme, ça ferait Patrick Sébastien ? Et quand on est un homme, ça ne l’est pas, c’est stylé ? Pourquoi la musique dansante serait valorisée chez les hommes, mais pas chez les femmes ?
VFC, c’était une manière kitsch, clairement assumée, de dire aux gens “allez-vous faire foutre”. C’est pour ça que je dis dans le refrain : “les prétentieux qui se la pètent”. Je voulais aussi que la musique soit un peu kitsch, pour créer ce contraste. Je commence le couplet en disant que tout le monde me trouve trop maniérée, trop ringarde, mais que sur un air d’été, je ferai danser. Parfois, j’ai des goûts ringards, et je l’assume totalement. Je viens du Sud, et parfois on peut être un peu beauf… mais on a tous ça en nous (rires).
Et j’assume complètement ce côté-là, qui me fait rire et qui fait rire mes proches. Je ne vois pas pourquoi je devrais toujours être hyper sérieuse ou premier degré pour exister dans ce paysage musical. J’ai envie de faire de la bonne musique, avec des messages, sans être jugée. VFC, c’est une chanson qui pousse une gueulante par rapport à tout ça. Je l’ai écrite dans un esprit de revanche. Je ne pensais pas que ça dépasserait mon besoin personnel, ni que les gens allaient s’en emparer pour exprimer leur propre envie d’envoyer tout balader.
AAS : Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?
MIMAA : Franchement, ce qui me tient vraiment à cœur, c’est que les gens finissent par me comprendre vraiment, et comprennent les messages qu’il y a derrière toutes mes chansons, même les plus dansantes et solaires. J’aimerais qu’ils se disent qu’il y a une vraie volonté de représenter des gens, de dire des choses. Et j’ai envie que les gens se reconnaissent là-dedans, qu’ils se sentent représentés. Donc je dirais : que ma musique touche le plus de monde possible, encore et encore. Que ça continue !


