Gildaa – GILDAA
Vous voyez ces rares artistes capables de faire taire, le temps d’un morceau, d’un concert ou d’un album, notre boule au ventre et nos pensées permanentes ? Ces pensées, la franco-brésilienne Camille Constantin da Silva les connaît très bien. Elle leur a même donné vie sous le nom de GILDAA.
Gildaa, c’est la réunion de sept générations de femmes, du Brésil à Paris, en passant par l’Angleterre, le Bénin, l’Angola et la Grèce Antique. Chanteuse (en français, portugais et anglais), multi-instrumentiste (violon, harpe, et j’en passe), comédienne, performeuse, clown et diva, Gildaa est habitée tant par le jazz, la soul et le baile funk que par l’électro-acoustique, le R&B, la drum’n’bass et la chanson pop.

La première fois que j’ai entendu parler de Gildaa, on m’a dit : “il faut la voir pour comprendre“. Discours qu’on nous a déjà servi mille fois, vous allez me dire. Mais après sa Maroquinerie en mai dernier, je n’ai à mon tour pas eu d’autres mots. Gildaa nous avait tout donné ce soir-là – jusqu’à un bracelet brésilien exauceur de vœux : “Lembrança de Nosso Senhor do Bonfim da Bahia”. Un bout de son âme – ou devrais-je dire de ses âmes – en souvenir, que j’ai toujours sur mon poignet à l’heure où j’écris. Des mois après ce concert, Gildaa sort son premier album éponyme : GILDAA. Un disque semblable à aucun autre, à l’image de cette soirée restée inoubliable pour toutes celles et ceux qui ont eu la chance d’y assister.
Voilà l’effet GILDAA, si on devait le résumer.
GILDAA n’a aucun contour fixe, aucune délimitation. On ne sait pas dans quel style la ranger ni à quelle époque elle est née. On ne sait pas si on l’imagine ou si elle est bien réelle. Le réel, elle connaît. Elle l’a subi de plein fouet et n’en ignore pas ses séquelles. Cela ne l’empêche pas de chanter, de jouer, d’inventer et de créer. Utopiste, elle l’est. Mais elle a sa propre boussole et ses propres codes qu’on retrouve dans cet album qui, croyez-nous, constitue déjà un morceau de l’histoire.
Et de plusieurs histoires, avec des trous que chacun·e est libre de combler. Elle y raconte à rebours une lignée, où son “estomac serait la bibliothèque.” Tout part du ventre : du mal au ventre, des pensées diluviennes, de cette mémoire qui déborde sans toujours s’expliquer.
Le mythe de Perséphone plane sur l’album. Comme elle, Gildaa fait office de passeuse d’âmes. Elle circule entre celles qui ne sont plus et celles qui sont encore là. Elle ne cherche pas à réparer le monde – seulement à lui rendre hommage à travers toutes ses soul sisters, passées, présentes et futures. Et elle le fait d’une manière qui nous déstabilise profondément. D’un morceau à l’autre, on danse, on crie, on pleure. Et le mystère Gildaa demeure, même lorsqu’elle nous confie les fragments les plus intimes d’elle-même.

Ce qu’on sait, c’est qu’elle est dans notre tête. Elle dialogue avec tout ce qui nous fait du mal et tout ce qui nous fait du bien, sans distinction. L’humour dans le désespoir, la beauté dans chaque faille, la force immense cachée en chacun·e de nous. Sa voix céleste, ses changements de rythme, sa virtuosité et ses performances sont totales, théâtrales, presque mystiques. Mais ce qui nous bouleverse le plus, c’est la sensation d’entendre quelqu’un mettre des mots exacts sur ce qu’on n’arrivait pas à formuler jusqu’ici.
Ce mal de ventre permanent, qui nous répète toujours que l’on est trop ou pas assez, que quoi qu’on fasse, tout est raté d’avance. Cet album nous prouve pourtant tout le contraire. GILDAA est une œuvre de renaissance. Un hommage à toutes celles qu’on a traités de folles, qu’on a pas écouté alors qu’elles avaient tout à dire. Celles qui sont fatiguées dans l’âme, qui se trompent mais recommencent encore. Celles qui comme moi, comme vous, se demandent si les temps changent. À cette question, je dirais que c’est précisément avec ce genre d’artistes que les choses peuvent bouger.
GILDAA offre une authenticité sans égale, à l’heure où tout semble formaté et interchangeable. C’est une œuvre fractale dont on ressort un peu plus vivant·e, et un peu plus tendre avec soi-même.
Il est très difficile de mettre des mots dessus. Camille elle-même ne sait pas totalement expliquer comment Gildaa est née. Car GILDAA ne se raconte pas. Elle se traverse. Elle se VIT.
Rendez-vous à la Cigale le 28 mai pour la vivre vous aussi.


