CORTO MALAISE
À la croisée de la cold wave, du punk synthétique et de pulsations brutes, Corto Malaise impose un duo frontal, sans compromis. Une musique tendue, portée par l’énergie et l’exutoire, où la colère circule sans posture ni démonstration.
Rencontre avec Clément et Fanny à la veille de leur concert à la Maroquinerie en première partie de Droges.
AAS : Corto Malaise, c’est un nom qui évoque un état plus qu’un projet. Qu’est-ce qu’il raconte de vous ? Et à quel moment ce malaise est devenu moteur de création ?
CLÉMENT : Ça vient d’un constat malheureux du monde actuel, dans lequel on ne se sent pas forcément bien. C’est un monde qui va aussi de plus en plus mal. Il y a ce malaise-là, le nôtre, face à la société et ce qu’elle est en train de devenir. Un malaise à la fois interne et aussi externe, très généralisé. C’est vraiment de là que ça part.
AAS : Votre musique est traversée par une haine que vous assumez comme « pas si gratuite ». Qu’est-ce que vous mettez derrière ce mot ?
CLÉMENT : La haine et la hargne qui traverse notre musique sont assez clairement dirigées vers la société en général, vers certains comportements, certaines personnes, et aussi vers un courant politique. La haine peut se justifier parfois. On n’est pas obligés d’être tout le temps les gentils.
FANNY : La haine peut aussi être fédératrice. C’est quelque chose qui permet de se sentir un peu moins seuls dans un monde très capitaliste, un monde qu’on est en train de détruire totalement, et qui fonce droit dans le mur. On avait besoin de crier tout ça, comme un exutoire, et de trouver des gens qui se reconnaissent là-dedans. Quand les gens sont d’accord avec nous, on se sent moins seuls.
CLÉMENT : Oui, c’est une haine cathartique.
AAS : Votre musique est clairement politique. Elle passe surtout par l’énergie. Comment trouvez-vous l’équilibre pour dire des choses sans tomber dans un discours plaqué ?
CLÉMENT : Même si notre musique est un peu énervée, elle n’est pas hyper frontale. Ç’est plus une ambiance générale, une vibe. On est davantage dans le constat que dans la croisade.

AAS : Dans le titre Je te hais, vous dressez des portraits très reconnaissables de notre société. Qu’est-ce que vous aviez envie de pointer ou de mettre en lumière avec ce morceau ?
CLÉMENT : C’est un morceau assez ancien, l’un des premiers morceaux qu’on a composés, à l’époque pré-Covid, quand on faisait de la musique un peu dans l’ombre, sans grandes prétentions, ni envie particulière de la scène. À la base, c’était simplement pour parler des gens qui nous énervaient. Quand on a commencé à travailler plus sérieusement notre projet, on a ressorti ces anciens morceaux et on a affiné notre propos. Je te hais pourrait presque avoir des couplets à l’infini : il dure trois minutes, il n’y en a que trois, mais on pourrait en rajouter tout le temps.
On vise des figures très clichées. Pas des personnes en particulier, mais un peu tout le monde quand même.
FANNY : Quand je parle d’exutoire à propos de notre musique, Je te hais correspond vraiment à ça. Il y avait aussi un ras-le-bol du classisme en général. À l’époque où on l’a composé, on vivait tous les deux à Paris. Quand on est intermittents et qu’on se balade dans le 11ᵉ arrondissement, qu’on croise des jeunes riches, il peut y avoir un vrai clash.
C’était une manière d’exprimer ce ras-le-bol, mais en dansant. C’est un morceau assez global, parce que c’est l’un des premiers, mais c’est un sujet qu’on a affiné avec le temps. On a d’ailleurs modifié certains couplets pour le rendre plus actuel.
CLÉMENT : Dans les portraits, il y a par exemple celui des influenceuses d’extrême droite, les tradwives. Il y a aussi ce que j’appelle les « Jean-Jacques métal » (tout mon respect à la communauté métal, d’où je viens), des gens prêts à défendre leurs idoles coûte que coûte, même quand ce sont les pires sacs à merde de la terre. Et puis il y a le cadre sup, complétement, hors-sol. Le startuppeur qu’on connaît bien dans la France actuelle.
FANNY : Ce sont des portraits hyper reconnaissables, de gens qu’on avait marre de voir tout le temps et qu’on nous impose. C’était une manière de leur envoyer un petit message
CLÉMENT : Il y a toujours des gens qui se reconnaissent un peu en écoutant le morceau. Même s’il est offensif, il reste fun et festif.

AAS : Comment se passe l’écriture de vos morceaux ?
FANNY : On travaille souvent à quatre mains, aussi bien pour l’écriture que la composition. Pour les paroles, ça part souvent d’une blague et ça démarre comme ça. Par exemple pour Cheffe de projet, on n’en connaissait pas vraiment. J’ai appris après la sortie du morceau que ma mère était cheffe de projet (rires). On essaie vraiment de tout faire ensemble, la plupart du temps.
CLÉMENT : Oui, on adore se faire rire et se faire plaisir. Même si ça part de blagues, on prend notre musique très au sérieux. Le but, c’est de faire une musique absurde parfois marrante, mais sur le fil du rasoir. On fait très attention à ne jamais tomber dans le côté potache. On n’est là pour faire de la musique, si ce n’est savante, au moins sérieuse (rires).
FANNY : Et toujours dénoncer, mais sans donner de leçons. On aime que ça reste léger et garder une part de flou.
AAS : Avec le titre Cheffe de projet, vous décrivez un monde du travail très normé, très codifié. Qu’est-ce que ce morceau dit, selon vous, de notre rapport au travail aujourd’hui ?
FANNY : C’est un peu une dénonciation des bullshit jobs. Tout devient totalement absurde aujourd’hui. On est dans un monde qui est en train de prendre feu, le capitalisme ne marche plus et pourtant on se prend la tête sur des questions complètement ridicules, déconnectées du réel. Tous ces anglicismes qu’on utilise en permanence, et qui n’ont même plus de sens. Le morceau parle aussi de l’absurdité, de tout ça, et de tous ces métiers qui gèrent désormais nos vies, alors qu’au fond on n’en a pas besoin.
CLÉMENT : Ce morceau fait partie de la première vague de titres qu’on a composés au début du projet. J’ai redécouvert le sens de ce morceau, en travaillant en entreprise. Ça n’est pas une dénonciation au sens strict, c’est surtout un constat. Et ce qui est drôle, c’est qu’on reçoit beaucoup de messages de personnes qui sont elles-mêmes cheffes ou chefs de projet dans leurs boites et qui nous remercient. Elles sont aussi navrées que nous de l’état du monde de l’entreprise et de leur travail. Il y a quelque chose de très cathartique dans le fait de juste brailler « Cheffe de projet » sur une grosse basse.
FANNY : Et ce n’est pas du tout contre les cheffes de projets en eux-mêmes. Ce qu’on dénonce, c’est le système, pas les individus.

AAS : Vos morceaux sont sombres, tendus, parfois violents, mais ils donnent aussi envie de danser. Pourquoi ce choix de faire passer des émotions dures par quelques chose de physique, presque festif. Etait-ce une manière de reprendre du pouvoir ?
CLÉMENT : C’est parce qu’on est des gothiques (rires). On a toujours flirté avec cette esthétique-là, très dark, parfois violente ou déprimante dans les thèmes, mais en même temps dansante. Les gens qui ont déjà traîné dans des soirées goths savent de quoi je parle.
FANNY : Le côté un peu violent, rentre-dedans, vient aussi du fait qu’on vient tous les deux du rock, qu’on a beaucoup écouté avant. C’était une manière de retrouver cette grosse énergie, mais avec des synthés. Forcément, c’est plus froid que des grosses guitares. Et en même temps, c’est cathartique de faire ça en s’amusant, pour garder une certaine légèreté.
CLÉMENT : C’était important pour nous de garder une énergie un peu bagarre, un peu punk.
AAS : C’est quoi la suite pour Corto Malaise ?
CLÉMENT : Pour l’instant, l’idée, c’est de sortir des singles de temps en temps pour garder de l’actualité, tout en prenant le temps de bien produire les morceaux. On vient de sortir un nouveau single, Pizza 4 violences.
FANNY : Il y a aussi des dates de concerts qui arrivent, notamment en Bretagne. On prend le temps de sortir les chansons au compte-goutte.


