CHÉRI

CHÉRI – CRIATURAS Vol.1

On a retrouvé à Chéri à l’occasion de la sortie de Criaturas Vol.1, un EP qui célèbre les marges, les créatures de la société, celles et ceux qui trouvent dans la nuit la fête et le club un espace de liberté et de refuge. Entre pop alternative, techno, sonorité club et flamenco. Chéri signe un projet intense, pensé comme un manifeste intime et politique traversé par la transformation, la transition et l’affirmation de soi.

©Adriana Maria

AAS : La dernière fois qu’on s’est rencontré, tu faisais les premières parties de la tournée d’Olivia Ruiz. Ton projet était déjà très incarné. Aujourd’hui, avec Criaturas Vol.1, on sent un basculement. Qu’est-ce qui a changé chez toi depuis notre dernière rencontre ? Je sais aussi que tu as beaucoup voyagé.

CHÉRI : Oui, j’ai beaucoup voyagé, mais surtout, j’ai entamé ma transition. Quand on s’est rencontrées, c’était vraiment un mois avant que je commence. Ensuite, ça été un chemin de découverte, de qui j’ai toujours voulu être. Artistiquement aussi, forcément, ça a chamboulé pas mal de choses. J’ai beaucoup voyagé en Espagne, aux États-Unis, au Canada, à Tokyo. Ça m’a permis de m’ouvrir artistiquement, de rencontrer beaucoup d’artistes à l’international.

AAS : Quand tu parles de ces voyages, c’était quelque chose de voulu ? Est-ce tu recherchais quelque chose en particulier, dans la construction de ton nouveau projet ? Sortir de la France, c’était peut-être, une façon d’aller chercher l’inspiration ailleurs ?

 CHÉRI : Oui, exactement. L’Espagne compte pour moi, parce que je suis franco-espagnole. Je voulais voir comment fonctionnait l’industrie là-bas, y travailler et rencontrer des artistes. Cette expérience-là m’a donné envie de faire la même chose ailleurs dans des pays que je ne connaissais pas, pour comprendre comment on y travaille. Chacun a sa méthode, et je trouve ça toujours hyper intéressant. C’était, vraiment fou.

AAS : Tu parles de Criaturas comme d’une œuvre-fleuve, pensée en plusieurs volumes. Pourquoi était-ce important pour toi de ne pas tout dire en une fois ?

CHÉRI : C’est un projet que je veux mener pour toute ma carrière. Je veux que ce soit ce projet un peu comme un club, un endroit de liberté où je peux explorer sans me mettre trop de pression. Ce sont des musiques qui avaient besoin de sortir, et j’ai envie de garder cet espace-là pour toujours. Mon prochain projet, sera sûrement le volume deux, et ensuite, je ferai un album.

AAS : Tu as dit « Le monde fait des personnes queer des créatures. » À quel moment ce mot « créature » est devenu un point d’appui, quelque chose que tu avais envie de revendiquer ?

CHÉRI : L’EP, et ce mot-là, sont nés d’un ras-le-bol de la manière dont je me suis sentie traitée dans l’industrie de la musique, et par effet miroir, dans la société. J’avais souvent l’impression d’être une bête de foire, qu’on montre tant que ça sert, puis qu’on laisse tomber quand ça perd de l’intérêt. J’aime bien récupérer des mots et en faire quelque chose de puissant, de fort.

AAS : Cet EP traverse le deuil, la transition, la libération. Est-ce que tu as composé pour comprendre ce que tu vivais, ou pour survivre à ce que tu traversais ?

CHÉRI : Les deux en réalité. Mais ç’est quelque chose que j’ai toujours fait. Ça a toujours été l’essence de mon projet. J’ai du mal à m’exprimer à l’oral, même auprès de mes proches, à dire ce que je ressens. La musique et l’écriture ont toujours été mes moyens d’expression. Criaturas est donc forcément empreint de tout ce j’ai traversé. C’est un peu ma psy cet EP (rires).  Je me suis beaucoup guérie en l’écrivant.

AAS : En 2025, tu entames ta transition de genre et tu choisis de l’inscrire directement dans ta musique. Qu’est-ce que ça implique pour toi d’avoir rendu ce passage aussi public ? Je me souviens notamment d’un long post Instagram où tu te livrais beaucoup.

CHÉRI : Je pense qu’il faut être visible, surtout aujourd’hui. A la base, j’avais envie que les choses se fassent tranquillement, sans annonce publique. On entend souvent dire : « Un jour, j’espère qu’on aura plus à faire de coming out ». J’ai essayé de ne pas en faire, mais ce n’est pas possible dans notre société. Dans un monde qui essaie de nous effacer, j’ai compris qu’il fallait au contraire être visible et raconter ce que c’est, concrètement, d’être une personne trans.

AAS : Tu racontes que c’est dans les clubs queer où tu as pu être toi-même, finalement pour la première fois. En quoi la fête est-elle, selon toi, un espace politique ?

CHÉRI : La fête, c’est la révolution. Quand on fait la fête, on s’autorise pleinement à être soi. Il y a aussi une dimension historique : l’histoire des personnes queer est profondément liée à ces lieux où l’on pouvait se retrouver, se libérer, relâcher. La danse permet de faire circuler les émotions. La fête a toujours été un espace dans lequel ma communauté a pu exister autrement.

AAS : Dans cet EP, on retrouve des featurings avec Maria Blaya et Habibitch. Comment as-tu pensé ces alliances ?

CHÉRI : Avec Maria Blaya, ça s’est fait à la suite d’une rencontre professionnelle. J’étais à Madrid et je voulais collaborer avec des artistes là-bas. On m’a parlé d’elle, j’ai écouté sa musique et j’ai adoré. On s’est retrouvées en studio dès le lendemain et on a fait cette chanson. Habibitch, c’est l’un de mes meilleur·es ami·es. C’est une rencontre humaine très forte. On parlait de faire une chanson ensemble depuis longtemps, et ça a enfin pu se concrétiser sur cet EP.

 AAS : Qu’est-ce que tu espères que Criaturas change pour toi, mais aussi pour celles et ceux qui vont te découvrir et t’écouter ?

CHÉRI : J’ai écrit cet EP pour me guérir de beaucoup de choses, pour exprimer ce que je n’arrivais pas toujours à dire autrement. J’espère sincèrement que ce projet pourra aussi guérir des gens, leur parler. Je l’ai écrit pour les personnes qui me ressemblent. Je pense que l’expérience commune de beaucoup d’entre nous, c’est la solitude. Et j’espère qu’avec Criaturas, elles se sentiront un peu moins seul·es.

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