Aux Primeurs, les premiers albums tiennent le haut de l’affiche. Né à Massy en 1998, le festival a trouvé son miroir à Castres en 2015. Du 28 au 31 octobre 2026 à Paul B et du 29 au 31 octobre à Lo Bolegason, les deux rendez-vous font se croiser les univers musicaux autour d’un même principe : découvrir sur scène des artistes au moment de leur premier disque.
Pendant que l’industrie concentre ses moyens sur des formats toujours plus gros, les Primeurs continuent de miser sur les premiers albums et la curiosité du public. De quoi passer pour une anomalie. Ou donner quelques idées à un secteur où remplir ne suffit parfois même plus à atteindre l’équilibre.
À l’approche de cette nouvelle édition, nous avons retrouvé Olivier Nicaise, directeur et programmateur de Lo Bolegason à Castres, et François Beaudenon, directeur et programmateur de Paul B à Massy.


AAS : Si vous deviez décrire l’esprit des Primeurs 2026 en deux ou trois mots chacun, lesquels choisiriez-vous ?
OLIVIER : Surprise, couleur et diversité.
FRANÇOIS : Originalité, sincérité et ouverture des frontières.
AAS : Les Primeurs font se croiser des univers très différents, en accueillant des projets qu’on ne voit pas forcément dans d’autres festivals. Qu’est-ce que chacun de vous tient à défendre aujourd’hui à travers ces choix ?
OLIVIER : Prendre le parti d’avoir un festival sans têtes d’affiche et basé à 100 % sur l’émergence, c’est déjà quelque chose de notable. C’est un peu le concept du festival. On le redit chaque année, mais je pense que cela prend de plus en plus de sens par les temps qui courent. L’économie de la musique se concentre et l’industrie cherche à aller vers des formats toujours plus gros… Nous, on n’a pas du tout envie d’évoluer vers ça. On a envie de rester sur notre modèle de proximité et de convivialité, et de privilégier la qualité à la quantité.
FRANÇOIS : Ce que l’on veut défendre, c’est une vision très ouverte de la musique. C’est pour ça qu’on ne construit pas de soirées thématiques. Dans une même soirée, on peut avoir, par exemple, Wamen, qui propose une forme de chanson RnB, et Meryl Streek, un punk irlandais qui fait une musique totalement délirante.
Ce qui nous anime, c’est de réunir des gens qui aiment la musique et qui peuvent, dans une même soirée, passer d’un univers à un autre, expérimenter des choses. On reste sur quelque chose de très émergent. On fait le pari que les gens sont capables d’écouter plein de choses différentes.

AAS : Là où les plateformes nous maintiennent dans nos habitudes d’écoute, les Primeurs parient sur la curiosité du public et son droit de ne pas tout aimer. Cette confiance dans les spectateurs vous semble-t-elle encore partagée dans l’industrie musicale ou avez-vous le sentiment d’aller à contre-courant ?
FRANÇOIS : L’industrie musicale est entre les mains de quelques-uns. Ça a toujours été le cas, mais cette concentration s’amplifie. Il y a un côté produit : on attend des gens qu’ils écoutent certaines choses. On formate la musique pour qu’elle plaise à un certain type de public. On étiquette les musiques et les gens qui les écoutent. C’est la base du marketing des gros labels et des maisons de disques, et les plateformes amplifient ça.
Les algorithmes, une fois qu’ils nous ont cernés, ont tendance à nous fournir ce qu’on a envie d’écouter. Notre petit combat, à notre échelle, c’est de dire qu’on peut venir pour un artiste qu’on aime et prendre une claque en découvrant un autre artiste complètement différent, qu’on ne serait pas allé écouter autrement.
On sait que, dans les soirées que l’on propose, à Massy comme à Castres, les gens ne sont pas obligés de tout aimer. Avec des propositions aussi disparates, il y a peut-être un moment où l’on n’accroche pas. Ce sera alors le moment d’aller boire un coup, et il restera d’autres artistes à découvrir.
OLIVIER : Dans un monde qui va toujours un peu plus vite, on a opéré un petit virage pour des raisons économiques. L’année dernière, à Castres, on est passé de cinq à quatre groupes par soir. Les changements de plateau sont un peu plus longs, car on est passé à une seule scène. On pensait que le public serait déçu, mais, étonnamment, non. Le fait d’aller moins vite a plutôt été un point positif.
AAS : Dans le contexte de crise en France qui touche aussi la culture, à quelles difficultés économiques les Primeurs sont-ils confrontés, à Massy comme à Castres ? Qu’est-ce qui devient le plus difficile à préserver dans ce festival ?
OLIVIER : À Castres, on a un peu revu le modèle économique du festival. L’effort financier était assez conséquent, avec des subventions qui n’augmentent pas, voire qui diminuent pour certaines, et des charges de fonctionnement du lieu qui augmentent. Les marges de manœuvre artistiques pour créer de l’activité se réduisent.
Pour les Primeurs à Castres, on a opté pour une formule un peu nouvelle, sans perdre l’ADN du festival. Je pense que, de ce côté-là, on a réussi notre pari. Ce qu’il faut préserver, c’est la couleur du festival, ce gros coup de projecteur sur l’émergence et la diversité, mais aussi l’intérêt du public. Il faut continuer à faire en sorte que les gens viennent. Ils sont attirés par la dimension événementielle de ces trois jours, mais l’idée, c’est aussi de garder cette fenêtre ouverte sur la découverte pour tous les publics. Je pense que c’est le grand enjeu des années à venir.
On est quand même davantage incité à aller voir Oasis ou Céline Dion qu’un groupe que personne n’a jamais entendu à la radio. C’est aussi l’une des missions des scènes de musiques actuelles de continuer à entretenir cette curiosité. Les Primeurs devraient presque être reproduits partout sur le territoire, car ils permettent de mettre un grand coup de projecteur sur l’émergence. En concentrant cet effort, on peut proposer plusieurs artistes par soir.
Sur l’année, on ne pourrait pas faire venir quinze artistes émergents à quinze moments différents. J’ai l’impression que c’est un peu la solution pour réussir à promouvoir l’émergence dans nos lieux.






FRANÇOIS : On rencontre ces difficultés, qui sont réelles et liées à la fois à l’inflation et aux finances publiques. En même temps, à l’échelle des festivals, on reste une petite économie. On n’a pas les mêmes coûts d’infrastructure, puisqu’on dispose déjà de salles pour accueillir le festival. Par ailleurs, on mise entièrement sur l’émergence, avec des cachets qui, même s’ils ont augmenté ces dernières années, sont en train de se stabiliser, heureusement.
C’est finalement ce qui nous préserve des risques auxquels sont confrontés beaucoup de gros festivals, et même des festivals de taille moyenne, qui doivent résoudre des équations extrêmement complexes pour assurer leur pérennité. Il y a plein de festivals qui ouvrent leurs portes et qui devraient atteindre 130 % de leur capacité en billetterie pour être à l’équilibre. Nous, l’équilibre, on ne l’atteint pas, mais on a la structure de la SMAC derrière pour absorber le déficit. On remplit une mission de service public liée à l’émergence et à la rencontre entre les artistes et le public, et ça fonctionne. Ça nous permet de présenter un grand nombre d’artistes émergents au public. En ce moment, l’émergence est au cœur des difficultés auxquelles se confrontent beaucoup de lieux. C’est compliqué de faire venir du public pour de nouveaux artistes, à moins de les proposer en première partie d’artistes confirmés. Avec les Primeurs, on propose autre chose, et ça fonctionne.
AAS : Les Primeurs accueillent les artistes au moment du premier album. Dans les parcours que vous suivez, qu’est-ce qui représente le plus grand défi aujourd’hui pour les artistes : accéder à une première scène ou continuer à être programmés après ce premier album ?
OLIVIER : Je dirais les deux, il n’y a pas de réponse toute faite. Ça dépend aussi de chaque artiste. Ils ont tous besoin d’accéder à une première scène, et les Primeurs leur offrent cette possibilité. Ces dernières années, beaucoup de festivals se sont aussi intéressés à l’émergence, parfois par opportunisme. Aujourd’hui, on voit des scènes découvertes dans pas mal de festivals. Un premier album peut susciter de l’intérêt pour un projet artistique, mais il faut ensuite confirmer avec un deuxième album et continuer à gravir les marches. Durer, ce n’est pas facile. Il faut à chaque fois continuer à intéresser le public, les programmateurs et les festivals.
FRANÇOIS : Les Primeurs ont été parmi les premiers à s’emparer de cette question, il y a presque trente ans. À l’époque, il ne se passait pas grand-chose autour de l’émergence. Depuis, ça a beaucoup changé : les festivals lui accordent une vraie place. Beaucoup de choses existent maintenant qui n’existaient pas avant. Il y a une vraie prime à la fraîcheur et à la découverte. Les salles, les SMAC se sont aussi largement emparées de ces sujets. Ce n’est déjà pas simple de franchir cette première étape : être repérer par les professionnels et découvert par le public. Ensuite, s’installer dans la durée, c’est là qu’il y a un vrai enjeu. L’artiste est très vite remplacé par la nouveauté du jour, avant même d’avoir pu s’imposer durablement. Je pense que la longévité des carrières est un vrai enjeu aujourd’hui. Émerger, c’est une chose, mais durer, c’en est une autre.
AAS : Si vous deviez choisir chacun trois artistes à suivre dans cette nouvelle édition, lesquels choisiriez-vous ?
OLIVIER : Je mettrais l’accent sur CHEST. C’est un choix très personnel : j’aime le rock’n’roll et le bon rock. Ça me fait plaisir de voir cinq jeunes gens qui en reprennent les codes, se les réapproprient et en font quelque chose de bien à eux. Ça ne sonne pas comme un groupe de rock de lycée : ils ont vraiment leur truc.
FRANÇOIS : Je vais rester dans l’univers rock avec DEFAIT, un projet singulier que j’adore et qui rejoint ma culture indé. C’est un groupe originaire d’Île-de-France assez étonnant, qui pioche dans pas mal de répertoires. C’est assez noise, mais avec des couleurs et une palette sonore vraiment intéressantes. Deux des membres du groupe sont originaires du Mexique, ce qui apporte aussi une touche étonnante. Ils vont chercher des répertoires qu’on n’a pas l’habitude d’entendre ici. C’est un rock vraiment entêtant, très profond. Je pense que c’est une belle expérience sur scène, et l’album s’écoute tout aussi bien. C’est très répétitif, mais aussi très entraînant. Un très bon projet, très indé, très singulier. J’espère que pas mal de gens se prendront une petite claque en les voyant.
OLIVIER : SUZANNE BELAUBRE est une artiste qu’on suit depuis quelques années au Bolegason. On l’a déjà accueillie plusieurs fois. Elle fait une musique intelligente et fait preuve d’un talent et d’une finesse impressionnants, dans ses compositions, ses arrangements, le choix des sons et des textes, mais aussi dans l’interprétation. C’est beau, elle a un truc. Elle arrive à capter le public. J’espère que ce premier album va la révéler, car c’est vraiment une chouette artiste.





FRANÇOIS : 15 15 est aussi un projet très singulier, qui jouera le dernier soir à Massy. C’est assez étonnant : ils mélangent les univers et font se rencontrer les continents. Ce sont deux artistes originaires de Polynésie, installés en métropole depuis quelque temps, qui ont rencontré des musiciens issus de l’électro.
La musique est vraiment jouée sur scène, très incarnée, avec des performeurs qui apportent cette dimension polynésienne à travers leurs influences musicales et des rythmiques assez étonnantes. Le mélange fonctionne très bien, avec une présence scénique habitée et surprenante. Je suis assez peu habitué aux musiques d’Océanie, mais quelque chose m’a séduit dans ce projet.
OLIVIER : Je précise que, depuis l’an passé, on essaie de mettre un coup de projecteur sur des artistes de la région, comme Suzanne Belaubre, Aziz Konkrite ou Golimar. C’est aussi le cas de Dinaa, une artiste toulousaine pour laquelle j’ai un petit coup de coeur et qui connaît déjà la scène du Bolegason. Elle venait à peine de sortir de sa coquille quand elle a fait le buzz sur Internet et a été repérée. Elle a été sélectionnée aux Inouïs et est venue faire ses premières résidences chez nous. Elle a ensuite très vite été accompagnée par un tourneur et un producteur. Je suis super content de l’accueillir à l’occasion de cette sortie d’album. C’est un talent qui monte.
RETROUVEZ L’ENSEMBLE DE LA PROGRAMMATION DES PRIMEURS : http://www.lesprimeursdecastres.fr/ et https://paul-b.fr/les-primeurs-de-massy/


