Interview
du mois

ALMÉE

@Alice Berry

ALMÉE – Nouveau Single FORMENTERA

Autrice, compositrice et interprète, Almée poursuit depuis plusieurs années un chemin où les chansons dialoguent avec les récits, les rencontres et les questions qui nous traversent. Après un premier EP remarqué, La Source Vive, paru en 2023, elle ouvre aujourd’hui un nouveau chapitre avec “Formentera”, premier extrait d’un album attendu en 2027. L’occasion d’échanger avec une artiste qui envisage la création comme un espace de transmission et de quête de sens.

AAS : « Almée » signifie « femme savante ». Ces artistes égyptiennes étaient à la fois chanteuses, musiciennes, danseuses et femmes de lettres et occupaient une place à part dans la société de leur époque. Qu’est-ce qui t’a séduite dans cette figure au point d’en faire ton nom de scène ?

ALMÉE : J’ai tout d’abord été séduite par le mot lorsque je l’ai lu, physiquement, son esthétique. Je fais partie des gens qui voient certains mots écrits lorsqu’ils les disent et je suis donc particulièrement sensible à leur graphie. Plus profondément, j’aime ce mélange entre l’art et le savoir, cette alchimie qu’opéraient les Almées. J’ai choisi ce nom parce que je crois que l’art n’est pas seulement là pour divertir : il est aussi là pour transmettre.

Almée vient de l’arabe, « alima », la femme qui possède le savoir. Les Almées chantaient pour les femmes dans les harems, et elles leur transmettaient aussi un savoir : la poésie, la musique, la littérature orale et les codes sociaux les plus raffinés. Certaines connaissaient aussi les plantes et étaient de vraies guérisseuses. Les Almées sont des artistes, des éducatrices, mais aussi des passeuses de mémoire, et je suis très attachée à cette idée de savoirs ancestraux qui voyagent d’une femme à l’autre. Je crois que c’est ce que je cherche dans mes chansons : faire naître une émotion, mais aussi laisser une trace.

AAS : Avant la musique, tu es passée entre autres par le théâtre et le cinéma. Pourquoi avoir finalement choisi cette voie ?

ALMÉE : J’ai toujours aimé raconter des histoires, les écrire, et les incarner. Comme comédienne, j’ai commencé à écrire, puis à réaliser. J’aimais être au début de l’histoire, pouvoir parler de ce qui me touchait. La musique a toujours été présente dans ma vie, c’est quelque chose d’encore plus intime pour moi. C’est le médium dans lequel je me sens le plus proche de l’émotion brute. La chanson est le geste le plus direct pour transformer ce que je ressens en quelque chose que je peux partager. Quand j’étais enfant, je chantais pour éloigner les sorcières, je me cachais sous le grand piano lorsque j’étais triste, comme lorsque j’ai appris la mort de ma grand-mère. La musique a toujours été un refuge pour moi.

AAS : Formentera n’est pas seulement le titre de ton nouveau single, c’est aussi un lieu qui semble avoir profondément marqué ton parcours. Quand on lit les paroles, il est question d’un Eden, d’une nouvelle Ève, de vies et de rêves qui s’alignent. Qu’est-ce que ce lieu a fait naître ou changer chez toi ?

ALMÉE : Oui c’est un sacré programme !

Formentera est un lieu qui a profondément compté dans ma vie ces dernières années. Un rendez-vous hors du temps où j’ai toujours la sensation étrange d’être à la fois au bout du monde, grâce à ses eaux cristallines, et en même temps très près de moi-même, peut-être plus que partout ailleurs. C’est une île d’une beauté éclatante, où tous les sens sont en éveil. Mais ce que je retiens, plus encore que les paysages c’est ce qu’ils ont fait émerger en moi. J’y ai rencontré des peurs, des chagrins enfouis, des parts d’ombre et petit à petit, sous ce grand soleil quelque chose s’est ouvert. Une confiance nouvelle, une douceur aussi. Je sais aujourd’hui combien ces deux notions sont essentielles à ma vie, ce sont devenues de nouvelles fondations sur lesquelles bâtir la suite.    

AAS : Tu investis aussi l’espace public à travers des collages de textes dans les rues de Paris. Pourquoi était-il important pour toi que ces mots puissent aussi exister sur les murs ?

ALMÉE : J’aime le côté tangible des choses. Moi qui suis particulièrement rêveuse et fantasque, j’aime ancrer mes créations dans le réel, j’en ai besoin. Mettre de l’art, et des poèmes sur les murs, c’est pour moi à la fois une sorte de déclaration d’amour à cette ville où je suis née, mais c’est aussi une manière de partager concrètement mon travail. J’aime que les mots puissent sortir des livres, des salles de concert ou des écrans pour vivre au milieu de nous. Ce qui me touche particulièrement c’est l’idée de la rencontre. Un texte collé sur un mur ne cherche personne, et pourtant quelqu’un finit toujours par le trouver. J’aime imaginer qu’un inconnu puisse être cueilli au détour d’une rue par quelques mots, au bon moment, sans l’avoir cherché.J’adore lorsque des inconnus m’envoient des photos du poème qu’ils viennent de croiser. Moi-même spectatrice j’aime être cueillie par une œuvre d’art ou un texte qui me fait cogiter dans la ville. L’espace urbain est le décor de nos vies, j’aime l’idée qu’on puisse aussi l’habiter avec de la poésie.

AAS : A travers le Répondeur du cœur*, les interviews que tu réalises ou les témoignages que tu recueilles, tu passes beaucoup de temps à écouter les histoires des autres. Tu dis d’ailleurs que les questions que tu poses sont souvent des questions que tu poses à toi-même. Qu’est-ce que ces échanges t’apprennent sur toi et sur les autres ? (*une ligne téléphonique sur laquelle chacun peut laisser un message en réponse à une question – 0781765163)

ALMÉE : Je crois que ça m’aide à me sentir moins seule face à tous les pourquoi que je me formule. Ce sont des questions existentielles qui nous traversent presque tous, et les explorer ensemble est souvent très réconfortant. Ce qui me frappe le plus, en recueillant ces témoignages, ce sont les échos qui se dessinent entre les paroles de personnes qui ne se sont jamais rencontrées. Derrière des vies très différentes, on retrouve souvent les mêmes peurs, les mêmes désirs, les mêmes élans. Ces échanges me font sentir à quel point nous sommes reliés, et à quel point la fragilité, lorsqu’elle est partagée, peut devenir un lieu de rencontre. Les voix que je recueille rendent cela très concret, presque tangible, et je trouve ça profondément beau.

AAS : Aujourd’hui, qu’est-ce que tu as réussi à apprivoiser en toi que tu aurais eu du mal à accepter il y a quelques années ?

ALMÉE : Oh, beaucoup de choses. Ces deux dernières années ont été très intenses et aussi très transformatrices : le grand huit de la vie. Je crois qu’aujourd’hui j’accepte surtout mieux l’intensité avec laquelle je vis mes émotions, et que je commence à vraiment saisir l’équilibre des polarités, que les montées et les descentes vont de pair, et que la clé pour moi se trouve souvent dans le mouvement qui me permet de traverser mes différents chapitres.Je crois que ce que j’ai le plus appris à apprivoiser, c’est l’intensité avec laquelle je vis les choses. Pendant longtemps, j’ai parfois eu l’impression qu’il fallait la calmer, la contenir ou la corriger. Aujourd’hui, je la regarde plus comme une force que comme un défaut.Je commence aussi à accepter que les périodes de lumière et les périodes de doute fassent partie du même mouvement. J’essaie moins de lutter contre les descentes, parce que je sais désormais qu’elles préparent souvent autre chose. La clé, pour moi, c’est de rester en mouvement et de moins chercher à contrôler ce qui me traverse.

AAS : Si tu devais décrire l’album à venir en trois mots, lesquels choisirais-tu ?

ALMÉE : Sensible – Transformateur – Lumineux

Partager

error: Ce contenu est protégé