ICI MODESTA – Vous allez bientôt disparaître
Avec Vous allez bientôt disparaître, son nouvel EP sorti aujourd’hui, Ici Modesta imagine une cloud pop queer aux accents pré-apocalyptiques. Entre critique sociale et visions utopiques, l’artiste capte les sentiments d’une génération hyper-lucide face à un monde qui vacille. Rencontre.
AAS : Pour les personnes qui te découvrent, peux-tu te présenter ?
ICI MODESTA : J’ai grandi dans le sud-ouest de la France, à Montauban. J’ai vécu dans différents endroits en France et je suis installée à Paris depuis presque dix ans.
AAS : Le choix de Paris, c’était pour la musique ?
ICI MODESTA : Oui, pour la musique principalement, mais aussi pour la manière d’être au monde. J’aime Paris pour être à la fois très entourée et très seule (rires).
AAS : Tu as une formation en piano classique jazz et tu proposes une électropop queer très personnelle. Comment passe-t-on d’un cadre assez structuré à un projet aussi libre ?
ICI MODESTA : Effectivement, j’ai d’abord eu une formation de piano classique quand j’étais enfant puis adolescente à Montauban. Je suis aussi passée par le conservatoire de jazz du CRR d’Aubervilliers il y a deux ans. Le jazz m’a permis de me libérer un peu des contraintes du classique, qui fait de nous, en tant qu’instrumentistes, davantage des interprètes que des improvisateurs ou des compositeurs, compositrices. Il m’a un peu affranchie du côté très formel du classique.
Mais c’est surtout mon parcours d’auditrice qui m’a construite. La première musique que j’ai écoutée à fond, c’est le rap français, ça m’a beaucoup inspirée. Le rap, comme la pop, sont des musiques qui n’ont pas besoin des formalités ni de l’institution pour exister, et qui peuvent pourtant être brillantes. C’est ce parcours d’auditrice qui m’a fait comprendre qu’on pouvait faire de la musique sans forcément suivre des partitions, et qui m’a libérée quelque part.

AAS : Il y a eu un premier projet, un pré-EP en 2018. Ton nouveau projet sort aujourd’hui. Que s’est-il passé entre ce premier projet Des trucs dans le ciel et aujourd’hui, au niveau de ta réflexion et de ta vision de la société ?
ICI MODESTA : Dans ce pré-EP de 2018, il y avait déjà tous les germes de ce que l’on retrouve aujourd’hui dans mon EP qui sort aujourd’hui, Vous allez bientôt disparaître. Je pense que toutes les thématiques étaient déjà présentes. Ma musique, je la vois comme un paysage cinématographique qui réinvente le monde social et politique, mais aussi le monde de l’intime. C’est très inspiré par des autrices comme Monique Wittig, Bell Hooks ou Laura Vazquez.
Je pense qu’il y avait déjà tout ça dans mon premier EP. Ce qui s’est précisé avec le temps, c’est plutôt la direction musicale qui a évolué, avec le fait d’ancrer davantage le projet dans la chanson, même s’il y a une forte hybridité. Je n’ai pas vraiment envie de définir précisément où j’en suis aujourd’hui, ni ce que représente musicalement le projet actuel. C’est toujours en mouvement. Je dirais juste qu’on a précisé des choses, mais qui risquent de rebouger à l’avenir. J’ai aussi passé plus de temps en studio sur les détails que sur le premier.
AAS : Tu as cité des autrices comme Monique Wittig, Violette Leduc, Bell Hooks. Qu’est-ce que leurs textes ont changé dans ta manière de te raconter ?
ICI MODESTA : Ce sont des textes qui m’ont fait comprendre que l’intime est politique, tout simplement. C’est une phrase qu’on entend beaucoup dans les milieux féministes, mais ce sont des textes qui le mettent réellement en œuvre. Dans Les Guérillères de Monique Wittig, par exemple, il y a quelque chose d’assez fictif, mais nourri par de vrais idéaux politiques qui inventent des paysages où les rapports à l’intime entre femmes réinventent la manière d’être aux autres.
Je pense que toutes les autrices que je cite, d’une manière ou d’une autre, écrivent des textes qui vont dans ce sens-là. Ça m’a permis de passer d’une pop que je pensais au début juste introspective, centrée sur moi, sur ma petite personne et ce que je traverse, à quelque chose de traversé par une communauté aux frontières assez floues, qui se redéfinit en permanence. Je n’ai plus envie de raconter mon histoire en tant qu’individu, mais ce que l’on traverse en tant que communauté. Ça ne veut pas dire que je n’y mets pas des ressentis intimes, c’est simplement que je les inscris dans un imaginaire politique plus large. C’est ça que je tire de ces autrices-là.
AAS : Dans ta personnalité comme dans tes textes, on ressent beaucoup de douceur mais aussi quelque chose de plus tendu, presque une colère contenue. Est-ce que cette tension fait partie de ce que tu cherches à exprimer dans ta musique ?
ICI MODESTA : Oui, il y a cette ambivalence-là. Je pense que j’ai quelque chose de très intérieur et de très tendu en même temps. Je crois que la musique qui retranscrit le mieux cette tension, c’est le rap. Je trouve que c’est la musique où l’on retrouve le mieux ce mélange entre mélancolie et colère, entre intériorité et colère sociale et politique. Je pense que c’est beaucoup le rap qui m’a inspirée en ce sens-là et qui m’a permis d’écrire des textes qui peuvent être introspectifs, très poétiques en même temps, parfois très bruts. C’est ça que j’aime beaucoup dans les textes de rap.
Tu appelles ça de la tension, moi j’appelle plutôt ça un contraste entre quelque chose de très intime et, d’un coup, le fait de balancer une punchline beaucoup plus politique. Et je dirais que la mise en forme de ces textes, je la tiens beaucoup du rap et de la poésie.

AAS : Ton EP est composé de six titres. Il y a notamment le morceau Salamandre, un single sorti il y a quelque temps. À l’époque médiévale, la salamandre était un animal qui traversait le feu sans disparaître. Elle est souvent associée à la résistance et à la transformation. Pourquoi cette image s’est-elle imposée pour ce morceau ?
ICI MODESTA : Tu as tout dit (rires). C’est effectivement un animal qui survit au feu. C’est la phrase que je chante dans la chanson : « Je survis au feu comme salamandre ». C’est l’idée de transformation. La colère ne va pas nous anéantir, elle va nous permettre de transformer les forces collectives. La colère est un outil de transformation du monde.
AAS : Quand tu parles de ces forces, tu chantes : « Je pourrais tuer par erreur comme ils brisent mes sœurs ». C’est la force du collectif qui est au centre ?
ICI MODESTA : Pour moi, c’est très important que mes textes ne racontent pas seulement mon histoire, mais ce que l’on traverse ensemble avec mes amies. On est une communauté d’expériences. J’ai envie de retranscrire tout ce que l’on traverse. Je me nourris beaucoup des conversations que j’ai avec mes amies. Et parfois, je peux raconter des choses qui ne sont pas forcément ce que j’ai vécu individuellement. C’est vraiment ce que l’on vit d’un point de vue communautaire, générationnel. Pour moi, c’était hyper important.
Et cette phrase « Je pourrais tuer par erreur comme ils brisent mes sœurs », c’était une manière de dénoncer l’indécence des agresseurs. Si vous pouvez violer quelqu’un par erreur, moi je vais vous tuer par erreur. C’était un peu ça, l’idée.
AAS : Si tu devais décrire ton EP à quelqu’un qui ne le connaît pas encore ?
ICI MODESTA : Je pense que c’est une musique qui est queer, hybride et cinématographique. C’est de la cloud pop : une pop qui plane et qui peut parfois être un peu plus tendue, un peu plus excitée.
08.04.26 La maison des métallos Complet


