oXni
Impossible d’enfermer oXni dans une seule définition. Rappeuse, autrice, vidéaste, performeuse… l’artiste préfère faire dialoguer les formes plutôt que les hiérarchiser. Après Chaoscène, son premier album prolongé par un livre, puis Revue de peste, une mixtape née de ses freestyles Instagram, oXni poursuit une œuvre où chaque médium devient une manière d’interroger notre époque. À l’occasion de sa venue au Lézart Festival samedi 22 août , nous avons échangé avec une artiste qui fait de la création un espace où dialoguent les idées, les émotions et le regard porté sur notre époque.
AAS : Pour quelqu’un qui ne connait pas oXni comment tu raconterais ce projet qui traverse autant la musique, l’écriture, l’image ou la performance sans jamais vraiment se laisser enfermer dans une seule forme ?
oXni : oXni veut dire objet X non identifié. C’est ce qui le définit le mieux, qu’il n’est pas définissable ! C’est un projet d’art total qui pose un regard acide et sensible sur le monde. C’est personnel car ça passe par moi. Mais je suis le regard. Pas le sujet. J’aime pas le mot “engagé” car ça veut tout et rien dire. Il faut être plus précis. Engagé pour quoi ? Pour la convergence des luttes. Je fais converger les genres, du rap incisif à la chanson à vif, pour faire converger les gens. Et je mêle les formes car tous les médiums sont bons. Mon truc, c’est le langage. La vidéo, la musique, la performance. Ces langages s’enrichissent et se complètent les uns les autres. C’est vaste, mais c’est au final très cohérent. J’en fais toujours trop avec moins que rien. C’est plus fort que moi. Je me définis aussi par “deep, dense et intense”. Quand j’ai une idée faut que ça sorte, il y a une impulsivité. C’est du rap dans la forme mais c’est punk dans l’énergie. Ce que j’entends le plus après mes concerts c’est “J’ai pris une claque”. C’est un projet qui fédère en bousculant.

AAS : En parallèle de ton premier album « Chaoscène » sorti en septembre 2025, tu sors aussi un livre qui rassemble tes textes et d’autres écrits. Qu’est-ce que l’écriture sur papier te permet d’exprimer différemment de la musique ?
oXni : Le texte, c’est le cœur et l’impulsion du projet. Je les travaille beaucoup. Je retourne les mots. J’en invente quand ceux qui existent ne suffisent pas. C’est pas moi qui joue avec les mots, c’est eux qui jouent avec moi ! Comme mes textes sont denses de les lire permet de capter des subtilités qu’on peut pas digérer à l’oral. À la base c’est le public qui m’a réclamé d’avoir les textes imprimés. J’en avais fait un fanzine que je vendais à prix libre. Puis il y a eu la rencontre avec Léna & Alaric de Rotolux Press, qui ont édité le livre et le distribuent en librairie. Dans l’avant-propos je me livre beaucoup. Sur des sujets trop complexes pour être traités en chanson. Chaque forme à ses avantages et ses limites, et c’est bien pour ça que je les mélange toutes ! Les chansons touchent davantage à l’émotion. Et circulent aussi plus facilement. Mais la forme réclame de l’efficacité, une structure. La prose apporte une liberté qui permet d’aller plus loin dans les idées et les nuances. Alors même si j’adore écrire des chansons j’aimerais beaucoup publier de nouveau, pour aborder des sujets complexes que je me traîne !
AAS : Dans beaucoup de tes morceaux, il y a cette idée d’absorber la violence du monde. Est-ce que créer est devenu une manière de survivre à l’époque dans laquelle on vit ?
oXni : Oui clairement. Disons que la violence on l’absorbe malgré nous. On n’a pas d’autre choix que de s’aliéner au monde pour y survivre. Pour moi, créer c’est vomir. C’est presque une réaction d’auto-défense de notre système immunitaire. Recracher ce que l’im·monde nous fait avaler de force. Se détacher un peu de cette aliénation. La sortir pour pouvoir l’observer. C’est ce que je dis dans “Des Nous des Nuées”. “J’ai avalé leur univers. Leur imaginaire je digère. (…) Pour me soigner j’dois me faire bégère”. Ça résume assez bien ma démarche. Et clairement, d’avoir cet espace où faire de mes traumas ma matière, où les mettre en commun. Car ils parlent de nous toustes. Ça me soigne.

AAS : Tu parles souvent de convergence des luttes, de collectif, mais aussi d’algorithmes, de réseaux sociaux, de machine médiatique. Est-ce que tu as l’impression aujourd’hui qu’on peut encore porter une parole politique forte sans être récupéré·e ou lissé·e ?
oXni : Ça dépend dans quels milieux on s’inscrit et quelle échelle de notoriété on vise. Ce que je défends est plus important pour moi que le succès. Si je dois lisser mon discours pour percer alors rien ne me sert de percer. On peut garder une parole forte et clivante. C’est ce que j’essaye de faire. Mais en sacrifiant beaucoup de choses. Si l’industrie est incompatible avec mon engagement, je renonce à l’industrie. Pas à mon engagement. C’est vrai que rares sont les projets visibles qui soient politisés au-delà d’un discours de façade qui reste capitalisme compatible et donc consensuel. Pour certain·es artistes ce niveau d’engagement suffit donc il n’y a pas le sentiment de se censurer. De mon côté, en venant des mouvements militants, ça n’aurait pas de sens d’avoir seulement un discours d’empouvoirement personnel par exemple.
AAS : Tu dis dans l’un de tes textes : « J’suis là pour piquer, pas percer. » Dans une industrie où tout pousse à rendre les artistes plus “acceptables”, qu’est-ce que tu refuses absolument d’adoucir dans ton travail ?
oXni : Dans mon track des nous des nuées je me demande “comment se mêler du monde sans à l’immonde s’emmêler ?”. Comment critiquer le monde depuis lui ? Mais je me les pose pas trop vis à vis de l’industrie. Je ne suis pas dedans, et j’ai jamais vraiment essayé d’y rentrer. Je ne suis pas contre mais je ne vais pas me lisser pour passer. Si je dois sacrifier le sens, je perds le sens. Et il y a je crois un décalage entre ce que l’industrie cherche et ce que veut le public. Cette injonction contradictoire : d’être “authentique” mais “standardisé”. Depuis que j’ai accepté d’être trop chelou et “deep, dense & intense” pour l’industrie, c’est devenu ma force. Je préfère avoir un public qu’un label ! Pour ne pas avoir à me lisser je ne veux pas avoir besoin des gens qui chercheront à le faire. L’autonomie de moyen est la condition de l’indépendance du discours. Alors je bricole : je m’enregistre, je me filme avec un trépied, je fais le montage, je produis, etc. Je vis aussi grâce à des ateliers de transmission et en tant que vidéaste. Ça me coûte. Je travaille souvent 15h/jour. Mais je ne me trahis ni moi, ni les idéaux que je place au-dessus de ma “carrière”.
Ce que j’adapte par contre c’est le format. Pas pour l’industrie. Pour le public. Car c’est aux gens que je parle. Alors pour que le message arrive je me plie parfois aux exigences des plateformes. Comme dans mes freestyles. Je montre ma gueule. Je réfléchis à ma posture. J’ai aussi retravaillé la forme, ma manière d’écrire, pour parfois rendre les choses plus accessibles. La manière dont je structure les tracks. La forme est au service du fond alors que je peux l’adapter pour qu’elle le serve au mieux. Quitte à simplifier. Mais je ne veux pas trahir le fond. Je le vois plus comme de la stratégie politique que de la stratégie marketing.

AAS : Avec Revue de peste, ton dernier projet sorti le 22 mai, tu as choisi de rassembler dans une mixtape les freestyles que tu publiais sur Instagram, des formats très immédiats, presque instinctifs, qui ont beaucoup circulé ces derniers mois. Qu’est-ce qui t’a donné envie d’en faire un projet à part entière ?
oXni : Les revues de peste, c’est vraiment un journal de bord au sens propre, un observatoire de la montée de la peste brune, surtout dans les médias. L’album REVUE DE PESTE c’est la revue de presse des revues de peste. J’avais pas pensé les sortir sous forme de projet mais c’est les gens qui m’ont demandé ! Alors j’ai tout sorti d’un coup. Les 11 dernières. Ça permet aussi de faire un bilan, de retracer ces derniers mois qu’on a traversé ensemble. On est dans une urgence politique et j’assume complètement cette démarche de propagande – ou plutôt de contre-propagande – et vu l’année à venir, je vais continuer à un rythme encore plus soutenu.
AAS : Sur les réseaux, ton travail touche aussi des personnes qui disent ne pas partager tes idées politiques mais se reconnaître dans ce que tu racontes ou dans ton énergie. Selon toi, qu’est-ce que l’art peut encore faire circuler aujourd’hui que le débat politique n’arrive plus à produire ?
oXni : C’est vrai que je suis parfois assez étonné ! La grande diversité des gens que je touche. De tout âge et horizon, c’est ma plus grande satisfaction avec les freestyles et je crois ma plus grande fierté artistique. C’est l’un de trucs cools des réseaux. C’est le pire du système et en même ce qui permet de le hacker. Ce dont je parle concerne tout le monde. Et pour converger il faut aller vers les autres que nous. Se frotter. Pas se pincer le nez.
Et oui c’est la force de l’art. On ne parle pas qu’à des cerveaux. On s’adresse aux émotions. L’extrême droite prospère en les instrumentalisant. La peur, surtout. Moi j’essaye d’agiter l’espoir. Et le rire. C’est l’avantage de la position de “l’artiste”. Du bouffon. J’ai plus de liberté que les politiques : je ne représente que moi-même. Mais la lutte c’est une collaboration, on est complémentaire. Chacun·e depuis son terrain, avec ses outils, selon ses privilèges, ses envies et ses limites.
Je viens aussi des mouvements sociaux. Le 1er mai 2023 je me suis fait défoncer par un flic à coup de matraque. Une plaie de 10 cm sur la tête et 10 agrafes. À part me radicaliser, ça n’a servi à rien. Ça m’a un peu refroidi de l’action directe. Donc mes outils en ce moment, entre autres, c’est la musique, le texte, la vidéo. C’est paradoxal parce que ça implique de se mettre en avant, pendant que d’autres luttent dans l’ombre. J’ai mis des années avant de montrer mon visage dans mon projet. Je veux qu’on m’écoute, pas qu’on me matte. Mais faut croire que l’un ne va pas sans l’autre. Je fais déjà beaucoup de sacrifices : pas de soutien de l’industrie, trop politique pour les médias etc… Alors pour combattre le “système” j’ai cédé à un de ses critères modernes : me montrer.

AAS : Malgré la colère, le chaos ou les thèmes très durs que tu abordes, il reste toujours dans tes projets une forme d’espoir collectif. Aujourd’hui, qu’est-ce qui te donne encore envie de croire en un « nous » ?
oXni : Le nous c’est quelque chose qui se construit. Même si je bosse beaucoup seul·e, je ne lutte pas seul·e. Ce que je défends a été pensé et porté par des personnes avant et pendant moi. Mon espoir vient du nous. De savoir qu’on est “ensemble”. De l’espoir, le projet m’en apporte aussi beaucoup. Il m’amène à rencontrer beaucoup de gens en lutte avec qui créer de nouvelles complicités. La convergence des luttes c’est d’abord la convergence des gens. Des vécus. L’espoir aussi se construit. Je lutte donc je crois donc je lutte. Et le cercle vertueux de l’espoir est contagieux. De toute façon, il n’y a pas d’autres options.
La convergence devient d’autant plus effective dans des moments de grande adversité politique, comme celui qu’on vit en ce moment. C’est aussi un biais d’algorithme, je le sais, mais je vois une vraie dynamique actuellement avec une ferveur populaire autour d’un mouvement antiraciste, féministe et qui cherche à protéger notre modèle social. On est bien plus nombreux qu’on veut nous le faire croire. J’y crois car j’ai envie d’y croire et d’y faire croire. C’est un choix, et peut-être aussi un privilège, mais c’est ce que je peux faire de mieux alors c’est là où je mets mon énergie.
AAS : Tu seras présente cet été au Lezart festival, un événement qui défend des propositions queer, féministes et indépendantes dans une époque où beaucoup de festivals deviennent de plus en plus formatés. Qu’est-ce que ce type d’espace permet encore de faire exister selon toi ?
oXni : On voit qu’il y a encore des problèmes en termes de parité dans les programmations. Je le ressens dans mon projet. Il y a de nombreuses scènes où je n’ai pas du tout accès. En étant perçue comme femme, nos rôles disponibles sont vraiment réduits. Dès qu’on incarne pas un produit identifiable on galère à trouver sa place. Encore plus quand on porte une parole politique. Je me suis faites à cette idée et je persiste, aussi parce qu’on a besoin de contre-modèles. Moi c’est vraiment la scène queer et féministe qui m’a porté au début. Sans ces espaces mes morceaux seraient sûrement jamais sortis de mes disques durs.
Les endroits comme le Lezart sont très importants. Pour faire exister nos paroles. En tant que “femme” et/ou queer on a presque toujours fait face à du dénigrement, de l’humiliation. Dans notre éducation, nos relations, mais aussi dans notre travail. Qui pourtant exige une certaine confiance en soi. Ces espaces nous donnent cette force, et celle de porter nos discours aussi au-delà. C’est super qu’on ait nos endroits. Mais notre place devrait être partout.
LEZART FESTIVAL : INFOS ET BILLETTERIE


