Interview
du mois

IRIS2000

©Laurie Sabas

IRIS2000–JOUER AU PARADIS

Cela faisait des mois qu’on voulait la rencontrer. Nos routes se frôlaient sans jamais s’aligner. Dès la première écoute, ses chansons ont touché quelque chose d’essentiel : un feu calme, une force nue, une sincérité sans détour.

IRIS2000 ne cherche pas à séduire. Elle raconte les silences, les larmes, les cicatrices qu’on porte en soi, avec une lucidité rare. Son premier EP, Jouer au Paradis, ne se contente pas de dévoiler des émotions : il les travaille, les creuse, les expose sans fard.

Une artiste à suivre. De celles qui agissent, qui portent leurs choix, et qui, sans fracas, laissent déjà leur empreinte.

AAS : Iris2000, c’est ton nom de scène. Tu es aussi régisseuse, ingénieure du son et active dans les coulisses du spectacle vivant. Peux-tu nous raconter ton parcours et comment tu en es arrivée à lancer ce projet solo ?

IRIS2000 : J’ai toujours été passionnée par la musique. Ma grand-mère avait acheté un piano, et c’est comme ça que j’ai commencé à jouer. De fil en aiguille, je me suis naturellement dirigée vers cet art qui me parlait le plus. Ensuite, j’ai poursuivi des études dans l’audiovisuel, plus précisément dans le son, en tant que technicienne. J’aime ce mélange entre l’artistique et le côté mathématique, qui m’a toujours beaucoup plu. En parallèle, j’ai aussi baigné dans le social grâce à ma mère, qui y travaille dans ce domaine depuis longtemps. Aujourd’hui, j’ai trouvé un équilibre entre mon métier d’artiste et mon engagement médico-social, et ça me représente pleinement.

AAS : Ton EP s’appelle Jouer au paradis, mais dans tes textes on sent des contradictions, des émotions brutes. Est-ce que ce titre, c’est une manière de dire que le paradis n’est jamais simple, qu’on y joue aussi avec ses doutes et ses ombres ?

IRIS2000 : En réalité, le titre n’était pas directement lié aux morceaux, mais plutôt à l’expérience de création de cet EP, avec les personnes avec qui j’ai travaillé. C’était une aventure hors du temps, et j’avais vraiment l’impression d’être au paradis. Pouvoir exercer mon art est un privilège immense, et c’est pour ça que je l’ai appelé Jouer au paradis.

AAS : Si tu devais donner un aperçu de ton EP à ceux qui ne l’ont pas encore écouté, tu dirais quoi ?

IRIS2000 : Dans cet EP, il y en a pour tous les goûts : des morceaux assez tristes, qui peuvent accompagner quand on a besoin de pleurer dans son lit, et d’autres plus tournés vers le lâcher-prise. Le dernier single, Jame West, en est un bon exemple. Je l’ai créé avec un ami, quand on vivait encore en colocation. On s’est dit qu’on allait juste faire de la musique qui nous plaisait, sans se soucier de savoir où ça irait. On a mis les sonorités qu’on aimait, et ça a donné ce morceau. L’idée, c’était vraiment de s’amuser, de danser et de ne penser à rien d’autre.

©Laurie Sabas

AAS : Dans ton projet, tu t’inspires de ce qui t’entoure : des histoires qui font pleurer, des images qui restent, des émotions qu’on n’explique pas tout à fait. Est-ce que tu peux nous dire d’où ça vient ? Tu écris à partir de souvenirs, de ce que tu vis, de ce que tu observes autour de toi ?

IRIS2000 : C’est un peu de tout ça. Quand je compose, ce qui arrive en premier, c’est une émotion, une sensation, parfois une couleur, une chaleur, une température. À partir de là, je cherche les sonorités et les mots qui s’accordent avec ce ressenti. Ensuite seulement, je creuse ce que je veux raconter. Mais au départ, ça vient toujours d’un vécu ou d’un souvenir qui revient.

AAS : L’auteur des Lilas, c’est une chanson qui m’a profondément touchée. Il y a quelque chose de très fort, presque indicible. On sent une trace, une blessure, une forme de lucidité. Est-ce que ce morceau t’a permis de transformer quelque chose de profond en musique ?

IRIS2000 : Cette chanson est née d’une histoire qui m’a beaucoup marquée. J’ai vécu des agressions dont je n’étais pas vraiment consciente sur le moment. Sans le savoir, j’avais besoin d’extérioriser, et c’est comme ça que j’ai écrit ce morceau. Ça m’a fait beaucoup de bien : ça m’a permis de poser des mots sur ce que je ressentais, et ça m’a vraiment aidée à ce moment-là.

AAS : Tu dis que tes chansons naissent de choses que tu ressens, que tu observes. Mais une fois mises en musique, est-ce que tu espères qu’elles transmettent quelque chose en particulier ?

IRIS2000 : Écrire m’apporte beaucoup de bien et de réconfort. Pour celles et ceux qui écoutent, j’aimerais que ça fasse naître une émotion, qu’elle soit positive ou négative. L’important, c’est de ressentir quelque chose, d’être dans le moment présent, et de pouvoir se dire : j’existe, je suis là.

AAS : Musicalement, tu explores une pop hybride assez singulière, avec des inspirations très diverses : animation japonaise, jeux vidéo, Virginie Despentes… Est-ce que tu peux nous parler de ces influences ? Elles viennent d’où ?

IRIS2000 : Elles viennent un peu de tout ce que j’ai pu lire, écouter, écrire depuis l’enfance jusqu’à aujourd’hui. Virginie Despentes m’a énormément aidée dans mon parcours : j’ai toujours aimé sa façon d’écrire, c’est brut, honnête, et ça me parlait beaucoup.
Quant aux jeux vidéo, j’y joue depuis que je suis petite. Je suis une geek dans l’âme, et si je pouvais je passerais ma vie à ça… mais bon, il faut aussi travailler (rires). Il y a aussi toutes ces musiques qui plongent dans un univers parallèle, qui m’ont permis de m’évader de mon quotidien. Et puis la pop : j’aime vraiment ça, ça me fait danser, ça parle à tout le monde, et je trouve ça super.

AAS : Tu travailles toujours dans le milieu du spectacle, comme régisseuse, ingénieure du son. Est-ce que ça a changé ta manière d’aborder la scène, ou même ta façon de créer ?

IRIS2000 : Oui, à 100 % ! Parfois même, ça peut me desservir. Il y a tout le côté très “matheux” de la musique, avec des réglages de volumes ou des détails techniques très précis, qui ne sont pas forcément ce que tu recherches quand tu es artiste. Du coup, j’ai tendance à avoir un regard très critique sur ce que je fais. Maintenant, j’ai une ingénieure du son qui m’accompagne, ce qui me permet de me libérer de l’aspect technique et de me concentrer uniquement sur ce que j’ai envie de transmettre, plutôt que sur le placement d’un micro par exemple (rires).

Je me souviens qu’une artiste, Kekyboy, m’avait dit : “Quand je vais voir un concert, ce qui m’intéresse, c’est l’énergie, la sensation.” Et elle a raison. Moi, le côté technique, ça me ramène toujours à quelque chose de très terre à terre, ce qui est super quand tu es technicienne, parce que c’est ton travail. Mais quand tu passes de l’autre côté, sur scène, tu es dans un autre état : le lâcher-prise, la connexion à soi. C’est plus difficile, mais en même temps, c’est très riche et intéressant de mélanger les deux. Ça te fait vivre énormément de choses.

©Laurie Sabas

AAS : Tu es engagée dans le milieu associatif, avec les Endorphines notamment. Est-ce que cet engagement politique et féministe nourrit aussi ta musique, ta manière d’être sur scène, ou de prendre ta place dans ce milieu ?

IRIS2000 : J’aime beaucoup le milieu associatif pour son engagement. Dans mon projet, je suis entourée de nombreux bénévoles qui contribuent à son développement, et pour moi c’est important d’être impliquée en retour. Le milieu culturel ne génère pas beaucoup d’argent, donc on a toujours besoin de mobiliser des gens, de partager. La musique, ce qui est beau, c’est qu’elle réunit les gens, elle fait du bien. Et pour moi, c’est essentiel de me dire que j’apporte ma petite goutte à l’arbre qui brûle, pour essayer de l’éteindre et participer à tout ça.

AAS : Quand on te découvre, on a l’impression que tu portes à toi seule les combats des femmes dans les métiers techniques, la précarité des jeunes artistes, l’engagement féministe, la force de créer seule. As-tu conscience de ça ? Est-ce que ça te pèse parfois, ou est-ce que ça te porte finalement ?

IRIS2000 : Je pense que l’art est politique, quoi qu’il arrive. C’est un moyen d’exprimer des combats pour des personnes qui n’ont pas forcément accès aux lieux où l’on parle de politique, comme les assemblées ou les sénats. C’est vrai que j’ai porté énormément de combats, mais on ne peut pas être utile partout. Il y en a tellement qu’on voudrait résoudre qu’à la fin on se perd et on ne sait plus où donner de la tête : l’écologie, les guerres, le féminisme… À un moment, je me suis sentie complètement perdue, un peu au fond du trou. J’avais l’impression d’être inutile parce que je n’arrivais pas à changer le monde (rires) comme beaucoup d’artistes qui aimeraient le faire. Mais ce n’est pas possible, il faut choisir son combat. Aujourd’hui, j’ai choisi celui de la place des femmes et des minorités dans la musique, parce que c’est celui que je connais le mieux et sur lequel je peux agir au quotidien. Mais bien sûr, il y en a toujours d’autres. C’est une lutte constante, qui doit traverser tout ce qu’on fait.

AAS : Si tu pouvais changer quelque chose dans l’industrie musicale en tant qu’artiste, ou même proposer une loi, qu’est-ce que ce serait ?

IRIS2000 : Ce serait de promouvoir la place des femmes et des personnes minoritaires dans la musique. Quand on regarde les chiffres sur les postes de régisseuses ou de direction occupés par des femmes, ou par des personnes non privilégiées, non blanches, non cis, c’est catastrophique. Je proposerais une loi qui oblige à l’égalité dans ces domaines. Certains diront : “Oui, mais il faut mettre des gens talentueux.” Mais on ne peut pas développer son talent si on n’a jamais la possibilité de le faire. C’est pour ça que j’aimerais une loi qui instaure des quotas d’égalité pour tous les postes.

AAS : La suite de tes projets ? Des concerts, de nouvelles sorties, des collabs… dis-moi tout.

IRIS2000 : Je suis super contente, car j’ai été sélectionnée pour la promotion Horizon 2025/2026, un dispositif de repérage artistique de la nouvelle scène de la métropole rennaise. J’ai aussi trois concerts à venir : le 21 septembre à Paris pour le Burning Festival, le 27 septembre à Rezé à la Barakason, et le 24 octobre à Rennes à l’Antipode. Et puis, j’ai trois nouveaux morceaux prévus pour 2026, ainsi que deux collaborations à venir.

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