KIMIA – En concert le 11 septembre à La Fête de l’Humanité
Kimia signifie « paix » en lingala. Mais chez l’artiste franco-congolaise, le mot n’a rien de passif. En chantant dans cette langue, en affirmant des féminités plurielles et en prenant pleinement sa place en tant que femme noire dans l’industrie musicale, Kimia fait aussi de sa musique une manière de se tenir dans le monde. Révélée aux Trans Musicales de Rennes, Kimia poursuit son ascension avec une musique afro-électro traversée de transe, de danse et d’engagement. À quelques jours de son passage à la Fête de l’Humanité, le 11 septembre, elle nous parle de son rapport au lingala, de féminisme et de la place des artistes face aux bouleversements de notre époque.
AAS : Ton nom de scène, Kimia, signifie « paix » en lingala. Dans un monde marqué par les guerres et de profondes divisions, qu’est-ce que ce mot signifie pour toi aujourd’hui ?
KIMIA : Pour moi, la paix n’est pas l’absence de conflit. C’est la possibilité de rester humain dans un monde qui nous pousse parfois à nous opposer, à nous durcir ou à nous diviser. KIMIA signifie « paix », mais je ne porte pas ce mot comme quelque chose de naïf ou de lisse. Au contraire, je le vois comme quelque chose de très puissant, presque radical. Créer, danser, se rencontrer, écouter l’autre : ce sont aussi des manières de résister à ce qui nous déshumanise. Et je crois profondément que la musique peut créer, pendant quelques minutes, un espace où des personnes qui ne se connaissent pas partagent quelque chose.
AAS : Tu dis que chanter en lingala et faire entendre cette langue là où on ne l’attend pas est devenu pour toi un geste politique. Qu’est-ce que tu veux affirmer à travers ce choix ?
KIMIA : Pour moi, chanter en lingala, c’est d’abord ne pas avoir à traduire une partie de moi pour être entendue. Le lingala porte une histoire, une mémoire, une musicalité, mais aussi tout un imaginaire. Le mettre au centre de ma musique, c’est affirmer qu’une langue africaine peut être une langue de création contemporaine, électronique, futuriste, et pas uniquement être associée à une tradition ou à une certaine image de l’Afrique. Je veux que le lingala puisse être entendu dans des clubs, dans des festivals, à la radio, par des personnes qui ne le comprennent pas forcément. Et qu’elles puissent quand même être touchées par sa musicalité.

AAS : Tu revendiques des féminités plurielles et tu dis vouloir prendre pleinement ta place, sans compromis. Quelle place le féminisme occupe-t-il dans ton projet ?
KIMIA : Le féminisme est présent dans ma vie donc de fait dans mon projet, mais je ne veux pas qu’il soit réduit à un discours. Je veux qu’il soit visible dans la manière dont j’existe. Sur scène, je prends ma place. Je regarde. Je bouge. Je dirige mon corps. Je porte ma couronne. Cette couronne représente pour moi une puissance féminine noire qui n’a pas besoin d’être validée par le regard extérieur. Et surtout, je crois à la pluralité des féminités. Il n’y a pas une seule manière d’être une femme, d’être puissante, d’être féministe. On peut être douce et radicale, vulnérable et souveraine, sensuelle et politique.
AAS : Avec Malembe, ton dernier single, tu défends le besoin de ralentir dans une société soumise à l’accélération permanente. Est-ce que ralentir est devenu, pour toi, un acte de résistance ?
KIMIA : Oui. Malembe ne parle pas de ralentir la musique mais de ralentir à l’intérieur de nous. Nous sommes constamment sollicités par les écrans, les notifications, les images, les informations, la consommation de contenus. On passe très vite d’une chose à une autre, parfois sans même avoir le temps de ressentir ce qui nous arrive. Pour moi, ralentir, c’est reprendre possession de son attention. C’est retrouver son corps, son rythme, sa pensée. Et dans une société qui cherche constamment à capter notre attention, choisir où je mets mon attention devient effectivement un acte de résistance.

AAS : En tant que femme noire dans l’industrie musicale française, as-tu le sentiment que la représentation et la diversité ont réellement progressé ces dernières années ?
KIMIA : On voit davantage de femmes noires, d’artistes afrodescendants, d’artistes issus de parcours différents accéder à des scènes et à des espaces qui leur étaient moins accessibles. Mais je pense qu’il faut distinguer la visibilité de la véritable représentation. Être visible ne signifie pas forcément avoir le pouvoir de raconter son histoire, de décider de son image, de choisir sa musique ou d’occuper durablement les espaces. La question est aussi : qui produit ? Qui programme ? Qui décide ? Qui accompagne les carrières ? Je ne veux pas seulement qu’on puisse me voir. Je veux pouvoir construire une carrière à la hauteur de mon ambition.
AAS : La Fête de l’Humanité a toujours été un lieu où musique et politique se rencontrent. Est-ce qu’en 2026, un artiste peut encore faire de la musique sans prendre position sur le monde qui l’entoure ?
KIMIA : Je pense qu’un artiste peut choisir de ne pas être politique. Mais même ce choix ne raconte-t-il pas quelque chose ? Pour moi, créer, c’est forcément être traversée par son époque. Je parle du corps, des écrans, de la place des femmes, de mes héritages, du rapport au monde. Je ne cherche pas à transformer chaque chanson en discours politique, mais je ne peux pas faire comme si le monde autour de moi n’existait pas. Et je crois que la musique a aussi le droit de simplement faire danser. Le politique peut être dans les paroles, mais il peut aussi être dans le fait de réunir des personnes, de donner une place à une langue, à un corps, à une histoire.
AAS : Cette édition marque les 90 ans du Front populaire, dans un contexte où l’extrême droite progresse en France comme ailleurs. En tant qu’artiste et en tant que femme, comment regardes-tu cette évolution ?
KIMIA : Je la regarde avec inquiétude, mais surtout avec une volonté de ne pas être paralysée par cette inquiétude. Quand l’extrême droite progresse, les premières personnes à être ciblées sont souvent celles dont les identités, les origines, les corps ou les modes de vie sont considérés comme indésirables. En tant que femme noire, je ne peux évidemment pas être indifférente à cela. Mais je crois aussi qu’il faut défendre quelque chose, et pas seulement lutter contre quelque chose. Défendre une vision dans laquelle la différence n’est pas une menace, où chacun peut avoir une place et où la culture reste un espace de rencontre. Ma réponse passe aussi par ce que je suis et par ce que je crée avec Noko. Je monte sur scène avec une couronne. Je chante en lingala. Je revendique une puissance féminine. Je fais exister une autre image, une autre voix, une autre possibilité. Et finalement, c’est peut-être ça aussi, résister : continuer à créer, à se rencontrer et à prendre sa place quand certains voudraient nous faire croire que nous n’en avons pas.
AAS : Merci Kimia, qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?
KIMIA : On peut me souhaiter d’aller au bout de ce que je suis en train de construire. De continuer à développer une musique qui me ressemble, à rencontrer des publics de plus en plus larges et à faire grandir ce projet sans perdre ce qui fait son identité. J’ai envie de prendre de la place, de faire entendre le lingala, de porter cette puissance féminine noire sur des scènes toujours plus grandes, en France comme ailleurs. Et surtout, j’aimerais que les personnes qui viennent me voir repartent avec quelque chose : une émotion, une force, une envie de danser, ou peut-être simplement une autre manière de regarder le monde. Si je peux continuer à créer librement, à rassembler et à faire vibrer les gens, alors c’est déjà beaucoup.
En concert le 8.10 au Bikini (Première partie de BCKU), le 16.10 au MaMa Music & Convention


