Interview
du mois

le talu

Entre rap digital, pop et électronique, le talu raconte une époque qui déborde jusque dans nos vies intimes. Avec gen z, il donne voix à une jeunesse saturée d’images et de crises. Sur pop song, il adresse une lettre d’amour aux proches, à ces amitiés qui deviennent des familles et rendent les galères plus supportables.

Un an après notre rencontre au Burning festival, nous l’avons retrouvé en octobre dernier au Mama Festival & Convention.

AAS : On a pu découvrir le titre gen z, puis pop song, sorti dernièrement. Dans gen z, paru avant les manifestations, tu racontes une jeunesse sous pression. Quel regard portes-tu sur les lycéens et les étudiants qui descendent aujourd’hui dans la rue ?

le talu : Beaucoup d’amour. Mais c’est drôle parce qu’il y a des gens qui ont rigolé et qui m’ont dit : « Bah alors, tu as vu le timing ? » Mais je vous jure que je n’étais pas au courant. En Belgique, des jeunes sont mobilisés depuis mars. Et pareil, ils se sont fait réprimer horriblement par la police, à Bruxelles et ailleurs dans le pays. Je suis pile à cheval entre la Gen Z et les millennials, mais je m’identifie un peu plus à la Gen Z, peut-être parce que je n’ai pas de propriété, pas d’économies et pas mal le seum.

En 2023, au Maroc, un mouvement qui s’appelait Gen Z s’est soulevé pour de meilleures conditions de vie, avec ce slogan : « On veut des hôpitaux, pas des stades. » Ce nom est aussi apparu au Pérou et au Népal où des gens sont entrés dans le Parlement et ont élu des représentants grâce à un vote sur Discord, donc en utilisant des outils de gaming. Je trouve ça incroyable de s’emparer des réseaux sociaux. Moi, ils me mangent le cerveau, me font beaucoup de mal et permettent de diffuser plein de propagande de droite et de capitalisme. Mais en même temps, voir que des générations ont grandi avec ces outils et les utilisent pour se révolter et essayer d’améliorer le monde autour d’elles, ça me touche trop. J’avais envie de parler de ça dans la chanson. On le voit avec la révolte des lycéens : elle se transmet pas mal sur TikTok, mais elle se passe aussi dans la vraie vie. Ce que j’aime trop dans cette révolte, c’est qu’ils ont de l’humour, et ça me fait tellement du bien. J’ai fait pas mal de manifs dans la vie, même si je ne suis pas si vieux. Parfois, on est triste parce qu’on lutte depuis des années et qu’il n’y a pas beaucoup de victoires, ou qu’on ne les met pas assez en valeur. Et là, les ados, ils ont grave la pêche, ils écoutent du bon son, ils font de bonnes blagues et de belles pancartes. Ça me fait trop plaisir. Du coup, je suis ravi de ce timing.

©Tom Kleinberg

AAS : Avec pop song, ton dernier single, tu adresses une chanson d’amour à tes proches. Cette idée de faire famille traverse aussi ton engagement collectif. À tes yeux, que peuvent ces solidarités face à une société qui encourage l’individualisme ?

le talu : Franchement, tout. Rendre tout vivable et potentiellement transformer cette société, la renverser. Ça dépend de ce qu’on veut. Mais pour moi, c’est vraiment la manière de tenir le coup : avoir des gens autour de moi avec qui on peut parler de nos émotions, mais aussi se sortir des galères. Dans pop song, je dis : « Ma carte bloquée, tu me passes la tienne. » Ça m’est arrivé tellement de fois. Je n’ai pas d’économies et ça arrive souvent qu’avant la fin du mois, je n’aie plus de sous, tu vois. J’ai la chance de bénéficier du statut d’artiste, donc j’ai un revenu régulier. Mais comme je n’ai pas d’argent de côté, parfois, je suis à court. Il y a eu énormément de moments où des copines m’ont fait des virements parce qu’il y avait une urgence, un problème de santé ou qu’il fallait prendre un TGV. Mais en fait, je n’ai pas 200 balles pour prendre un TGV du jour au lendemain. Ça vient de là aussi, cette chanson, de ces choses très concrètes.

Ça part aussi d’un week-end où on est partis à la mer du Nord dans une petite voiture un peu pourrie, qu’on possède à quatre et qu’on se partage. On était trop serrés dedans. Il était trop bien, ce week-end, et ça m’a trop touché parce que j’étais en mode : “elle n’est pas bien, Bidule a une galère, on est tous un peu comme ça…” Mais là, on s’est mis dans cette voiture un peu naze, on s’est cotisé et on a passé un week-end à la mer. Ça m’a fait plus de bien que plein d’autres choses.

AAS : Ce single est différent de ce que tu proposais jusqu’ici. Pourquoi avoir choisi d’afficher cette couleur musicale jusque dans le titre ?

le talu : Il est différent des autres parce qu’il est joyeux. Je n’avais encore jamais fait de son joyeux. Tous mes sons, ce n’est que du mineur. Dans pop song, on n’a utilisé quelques accords majeurs. Pour les gens qui ne connaissent pas la musique, les accords, ce sont des assemblages de notes qui peuvent donner un son triste, mélancolique ou lumineux. Pour ce sujet, l’idée, c’était de célébrer les gens autour de moi avec une chanson que tu peux écouter et qui te donne un peu la pêche. Une personne qui l’a écoutée quand je l’ai composée m’a dit : « J’ai envie de courir sur la plage avec mes amis. » J’ai voulu pousser ce truc-là dans cette chanson. Et en même temps, j’avais envie de la nommer comme ça parce que, pour moi, c’était presque un exercice de style : ce n’est pas ce que je fais d’habitude. C’était une manière de dire : « Ce sera ma pop song. »

AAS : Tu as une connexion particulière avec le public queer pendant tes concerts, en termes d’énergie et de lâcher prise. J’ai pu le voir au dernier concert du Burning festival, où il y avait une ambiance très particulière avec beaucoup de love. Ce soir au MaMA, tu joues devant un public qui n’a pas forcément les mêmes codes, comment abordes-tu cette rencontre ?

le talu : J’appréhende un peu parce que ce sont des publics qui sont un peu particuliers. Après je sais qu’il y a des personnes qui viennent me voir, que j’aime et franchement je vais faire le concert pour ces personnes. J’ai conscience qu’il y a des professionnels et je vais essayer de faire mon show du mieux possible. Pour que les gens comprennent ce que je fais il faut qu’ils ressentent que j’ai du plaisir et pour que j’ai du plaisir il faut que je me connecte aux gens que j’aime. Parfois j’ai une chanson et je sais qu’il y a telle personne dans le public et je sais que je vais lui faire pour elle. En mode, tel pote, tel sujet, je sais qu’il la touche, je vais penser à elle, c’est son cadeau. C’est ça ma technique pour faire les concerts avec des professionnels. Après s’ils aiment et que ça permet d’aller jouer dans des villes où on n’est jamais allé, ça me fait trop plaisir et ça permettra de rencontrer un public qu’on n’a pas encore vu ou bien qui écoute mais qui n’a pas pu nous voir en live tu vois.  C’est de cette façon que j’apprendre donc la scène ce soir.

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