AGATHE PLAISANCE – Rencontre
Agathe Plaisance avance à contre-courant. Entre folk sombre, textures électroniques et écriture à vif, l’artiste normande façonne depuis plusieurs années un univers intime et habité. Après Deep Rest, un deuxième album remarqué, sorti fin 2025, elle poursuit aujourd’hui une trajectoire singulière, entre questionnements artistiques, regard lucide sur le milieu musical et envie d’explorer de nouveaux territoires dans son écriture.
À l’occasion de sa venue au Festival Art Sonic vendredi 24 juillet 2026, nous avons échangé avec Agathe sur son projet.
AAS : Tu as connu la musique à la fois comme artiste et comme organisatrice de festival avec Rock in the Barn. Est-ce que ça a changé ton regard sur le milieu musical aujourd’hui ?
AGATHE PLAISANCE : Ça n’a pas toujours été évident, mais les deux positions se nourrissent mutuellement. D’un côté la casquette artiste, avec l’envie d’être juste vis à vis de toutes les personnes qui travaillent pour que le concert/festival ait lieu dans de bonnes conditions. De l’autre, la casquette orga de Rock in the Barn, avec l’envie d’accueillir convenablement les artistes (tout en ne cédant pas à tout), défendre la découverte, les projets en développement, l’égalité de représentation, la visibilité des femmes et des personnes minorisées, etc…
Ça m’a permis de mieux comprendre la réalité du milieu, ses enjeux politiques, économiques et sociaux. Aujourd’hui, ça m’aide à me projeter plus clairement avec mon projet et à avoir une vision plus concrète de mes objectifs et de leur potentiel de réalisation.
En plus de Rock in the Barn je suis aussi régisseuse/technicienne plateau, donc j’ai vraiment un pied dans les backstage, et c’est très stimulant d’expérimenter à la fois la scène et le « derrière », toujours au service de la musique.

AAS : Après Deep Rest, ton deuxième album sorti fin 2025, où en es-tu aujourd’hui artistiquement ? Est-ce que les nouveaux textes que tu écris t’emmènent déjà vers autre chose ?
AGATHE PLAISANCE : Je crois que la suite va me demander plus de temps qu’entre le premier et le second album. Deep Rest a marqué un virage esthétique et j’ai envie d’approfondir ce travail et mieux le référencer. Aussi, mon rapport à l’écriture a changé et je cherche de nouvelles façons de composer. J’ai commencé la musique en tant que bassiste par exemple, et j’aimerais reprendre du temps avec cet instrument.
Néanmoins, je sens déjà que les nouveaux morceaux vont exprimer plus de colère. Un peu dans la continuité de Black Haired Boy ou Cocaïne, j’explore d’autres thématiques liées à l’actualité et des expériences personnelles jusqu’ici jamais abordées. Je sens qu’il y a une puissance à exorciser. C’est possible que le prochain opus soit encore plus frontal, avec une énergie plus violente et moins mélancolique.
AAS : On demande désormais aux artistes d’être partout : sur scène, sur les réseaux, en promo, en création… Selon toi, qu’est-ce qu’il faudrait remettre en place pour redonner plus d’espace aux artistes et à la création elle-même ?
AGATHE PLAISANCE : Ce n’est pas simple comme question. Je ne voudrais pas paraître défaitiste, mais les difficultés qu’on rencontre sont tellement systémiques que j’ai du mal à imaginer des issues. Pour moi il faudrait renverser le capitalisme, repenser nos façons de consommer la musique, remettre en question les plateformes de streaming, l’IA, la standardisation, la place que prennent les réseaux sociaux… !
Pas évident.. du coup, dans un premier temps, on pourrait déjà pénaliser les plateformes qui rémunèrent mal le travail des artistes, et surtout : continuer de soutenir les petites salles, structures, associations et festivals qui sont nécessaires au développement des jeunes projet.
AAS : Tu vas jouer cette année au festival Art Sonic. A une époque où beaucoup d’événements musicaux deviennent toujours plus grands et plus standardisés. Qu’est-ce que les festivals à taille humaine comme celui-ci permette selon toi ?
AGATHE PLAISANCE : Comme évoqué juste au dessus, je pense que les festivals à taille humaine sont essentiels à la découverte de jeunes projets. C’est souvent des organisations plus responsables vis à vis de leur impact, plus attentives à la mobilité et à l’accueil des publics. L’expérience festivalière n’est pas la même. Le concert et la scène font partis d’un tout et il peut y avoir un vrai sens des valeurs derrière cette typologie d‘événement.

AAS : Aujourd’hui, qu’est-ce qui manque le plus selon toi aux artistes émergents pour réussir à construire un projet dans la durée ?
AGATHE PLAISANCE : Je dirais : un cadre safe qui permette la patience. En plus des difficultés qu’imposent le système ; j’ai cette croyance qu’il y a une injonction au buzz, exacerbé par les réseaux sociaux et en réponse à tout ça j’ai envie de dire : prenez votre temps et prenez soin de vous.
Personnellement, j’ai mis du temps à comprendre où je voulais être, ne pas être ou ne plus être. On ne peut pas être partout. L’essentiel, je crois, c’est de savoir pourquoi on construit un projet, où l’on veut l’emmener, quel sens et quelle justesse on y met, ce qu’on attend en retour, et inversement.
Voilà ce qui semble manquer aujourd’hui, c’est de ne pas avoir peur de prendre son temps.
AAS : On sent de plus en plus dans ton parcours une réflexion qui dépasse uniquement la musique, autour du territoire, de la culture ou même de certains engagements. Est-ce que ce sont des choses qui prennent aujourd’hui une place plus importante dans ton travail artistique ?
AGATHE PLAISANCE : Je pense que cela a toujours pris de la place : mes valeurs, mes engagements. Au fil du temps ils s’affirment, s’affinent, et donc prennent de plus en plus de place dans ma vie globalement. Malgré une écriture majoritairement autobiographique, j’ai toujours eu à coeur de passer des messages à travers ma musique, et j’ai bien l’intention de continuer de le faire !
En parlant de choses qui prennent de plus en plus de place, cela me donne envie de te partager ma récente décision vis à vis du festival. Je suis actuellement mentorée au sein du dispositif Wah! porté par la Fedelima et les temps de réflexion collective ont été importants pour moi pour questionner mes différentes activités.
Dans ce contexte, et pour d’autres raisons personnelles, j’ai pris la décision d’arrêter la gestion de Rock in the Barn pour me recentrer sur mon projet musical. Toutes ces réflexions autour de la culture, du territoire ou des engagements ont fini par m’éloigner de la création. Je suis dans un moment où j’ai sincèrement besoin de la retrouver, et de remettre mon énergie au bon endroit.
En concert le 24 juillet 2026 au FESTIVAL ART SONIC.


